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Suicides dans l’agriculture : une journée pour briser le silence
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Drame dans nos campagnes

Suicides dans l’agriculture : une journée pour briser le silence

Ce dimanche 11 octobre, un modeste maraîcher breton organise une journée nationale pour les familles des suicidés en agriculture. Des milliers de personnes vont se rendre près de Vannes pour y participer, avec pour seule ambition de lever le tabou sur un phénomène de société.

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey est journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans ».

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 WikiAgri

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WikiAgri est un pôle multimédia agricole composé d’un magazine trimestriel et d’un site internet avec sa newsletter d’information. Il a pour philosophie de partager, avec les agriculteurs, les informations et les réflexions sur l’agriculture. Les articles partagés sur Atlantico sont accessibles au grand public, d'autres informations plus spécialisées figurent sur wikiagri.fr

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Nous n’avons plus, en France, la moindre statistique officielle du suicide en agriculture depuis 2013. Et encore, l’enquête menée cette année-là portait sur... 2009 (lire ici). Pourtant, à la faveur des réseaux sociaux, les langues se délient sur un phénomène réel, qui semble réellement prendre de l’ampleur avec la crise de l’élevage. En se fondant sur nos chiffres officiels, il n’y a pas de raison d’entreprendre des mesures particulières : 485 suicides recensés sur l’ensemble des années 2007-2008-2009, cela en fait un tous les deux jours. Trop, toujours trop, mais on peut toujours interpréter, retirer de ces stats un pourcentage pour ceux qui ont eu naturellement des tendances suicidaires (et donc sans autre cause que cette propre tendance)... Bref, ne rien faire.

Alors que si on devait partir de statistiques réactualisées plus alarmistes, alors de nombreuses questions seraient posées. C’est dans cet esprit qu’un maraîcher breton, Jacques Jeffredo, sans aucune responsabilité syndicale ou politique, a pris sur lui d’organiser une journée pour les familles des suicidés en agriculture. Elle se déroule aujourd’hui, dimanche 11 octobre, à Sainte Anne d’Auray, près de Vannes, avec au programme une messe célébrée par l’évêque de Vannes, et une conférence « sans tabou » sur le suicide en agriculture. En préparation, Jacques Jeffredo a érigé une à une 600 croix devant la basilique où sera célébrée la messe. Car selon ses propres calculs, ce sont bien 600 suicides par an d’agriculteurs que notre époque génère, et non moins de 500 en trois ans... Pas un tous les deux jours, mais presque deux par jour... Pas vraiment la même chose. Ce nouveau chiffre n’a rien d’officiel. Il correspond à une extrapolation, par rapport aux tendances qu’il a pu constater dans son propre canton et les cantons voisins, pour arriver à un chiffre départemental, et la différence par rapport à celui qui était donné par l’étude officielle diligentée par la Msa (mutuelle sociale agricole) sur les années 2007-2009.

« Rien n’empêche un comptage anonyme »

Un calcul « perso », mais avec un raisonnement qui se tient : d’abord l’étude officielle excluait, dans son libellé, les toutes petites exploitations, donc celles d’éleveurs hors sol (comprenez qui compensent le peu de foncier par des bâtiments, les éleveurs hors sol produisent des volailles, des porcs, des lapins...), ou de maraîchers à petite échelle. Ensuite, on sait que l’une des causes du suicide en agriculture est la faillite de l’exploitation. Or, en déclarant un accident plutôt qu’un suicide, la famille peut trouver un secours auprès de l’assureur, alors que sinon elle conserve les dettes, donc les tracas, et le drame individuel pourrait tourner rapidement en drame familial et collectif. « Ça n’explique pas le décompte minimaliste, estime Jacques Jeffredo, car rien n’empêche un comptage anonyme. » Mais le sujet reste néanmoins tabou.

Au niveau de la Msa, le raisonnement (non officiel mais effectif) consiste à dire que moins on en parle, plus on évite un phénomène de mimétisme comportemental. Oui, mais en l’occurrence, on en arrive presque, même sans le vouloir à la base, à falsifier des données, donc à empêcher que des mesures réactives soient réfléchies puis entreprises.

Prévenir, en en parlant, plutôt qu’en occultant

Car il y aurait la possibilité d’éviter un certain nombre de suicides en agriculture en se penchant réellement sur le problème, au-delà des actions qui existent déjà, par exemple des cellules de prévention mises en place par la Msa (lire ici), qui démontrent une bonne volonté, mais qui se révèlent insuffisantes. Selon Armand Paquereau, un agriculteur qui s’exprime volontiers sur les forums de WikiAgri et qui vient justement d’en rédiger un sur le sujet du suicide, « face à un environnement réglementaire de plus en plus contraignant, une opinion publique de plus en plus injustement accusatrice, le paysan qui accumule les heures de travail et dont la rémunération devient aléatoire, voire nulle, perd pied ». Et il cite nombre de règlements accumulés (à lire en entier ici) qui, réunis, constituent une véritable chape de plomb devenant insupportable. Et pire encore, la majorité de ces règlements sont injustement attribués à l’administration européenne, alors que, majoritairement, ils viennent de la nôtre, en France, qui interprète à sa façon les directives bruxelloises.

Ce dimanche 11 octobre, un humble maraîcher inconnu rompt le silence, déplace un évêque, et s’apprête à lire des témoignages de familles endeuillées. Il a également préparé une conférence. Son action s’inscrit dans la prévention. Il estime, à l’inverse des idées reçues actuellement, que c’est en parlant du problème que l’on peut aider à trouver des solutions. Jacques Jeffredo a récemment signé une tribune sur WikiAgri pour inciter au déplacement vers cette journée exceptionnelle (à lire ici). Je l’avais précédemment personnellement interviewé pour expliquer sa démarche (à lire ici).

Et si la conscience qu’il existe un phénomène que notre société se doit de régler venait d’une telle initiative ?

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