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Suicides d'agriculteurs : nos choix de consommation font-ils de nous tous des co-responsables de leur mort ?
©Reuters / Jacky Naegelen

Homicides involontaires

Suicides d'agriculteurs : nos choix de consommation font-ils de nous tous des co-responsables de leur mort ?

L'agriculture en France ne va pas en s'améliorant et il en va de même pour les agriculteurs au regard des nombreux suicides répertoriées. Pourtant, l'agriculture française résonne toujours comme un gage de qualité à travers le monde. Mais pas pour une partie des français qui "conspuent leur agriculture" selon Sylvie Brunel, "prenant le risque de la voir disparaître".

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain.

Elle a travaillé pour Médecins sans Frontières (MSF) et présidé Action Contre la Faim (ACF).

Elle est actuellement professeur de géographie à Sorbonne-Université

Elle est notamment l'auteur de Géographie amoureuse du Monde (Lattès, 2013),  Plaidoyer pour nos agriculteurs (Buchet-Castel, 2017). Dernier livre publié "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie" (Lattès, 2019).

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Atlantico : Un agriculteur se suicide tous les deux jours, En dehors des conditions de vie et de travail des agriculteurs, quel peut être la part de responsabilité des français  ? 

Sylvie Brunel : D'après la coordination rurale, c'est aujourd'hui un suicide tous les jours, le chiffre est encore plus accablant que celui que nous entendons ces dernières années. Je n'hésite pas à dire que oui, nous portons une part de responsabilité à des degrés divers. Nos agriculteurs sont dans une profonde détresse économique et morale. Ils ont l'impression de faire des produits de qualité et ils sont fiers de leur travail. Pourtant, ils sont en permanence taxés d'être des pollueurs, des empoisonneurs. Lorsqu'ils ouvrent certains médias ou allument leur tv, ils entendent constamment dire qu'ils doivent se tourner vers la qualité. C'est pour eux profondément insultant !

Nous avons une agriculture très exigeante et très encadrée. Comme ce sont des personnes très prises dans leurs exploitations qui n'ont pas le sens de la communication, les agriculteurs se retrouvent dans une détresse forte face à un manque de reconnaissance et de respect pour leur travail. Même leurs enfants refusent de reprendre l'exploitation. Les soucis s'accumulent: l'endettement, la difficulté à avoir un équilibre économique… Un jour tout cela provoque un ras le bol. Ce suicide est un suicide silencieux. Nous n'avons pas mesuré l'ampleur des détresses des campagnes.

Vous dites dans votre livre que "les Français conspuent leur agriculture". Quelle est la responsabilité des consommateurs, attachés au prix bas que nous sommes, dans les malheurs des agriculteurs ? 

D'abord il faut se rendre compte que la plupart des français sont devenus des urbains et ont une vision de l'agriculture un peu archaïque qui correspond plus à celle de "Martine à la ferme" qu'à la réalité. Pour eux, l'agriculture est un secteur qui doit rester extrêmement traditionnel et familial. Sauf que ce n'est plus possible de rester dans ce secteur. Les agriculteurs auraient du mal à respecter l'ensemble des certifications et des normes et à mettre en œuvre les nouvelles techniques qui coutent très cher, ce qui compromet la rentabilité des exploitations.

Donc nous sommes en permanence en train d'accuser des gens, dont l'équilibre économique est extrêmement fragile, de ne pas correspondre à une vision des agricultures passéistes. Qui en plus n'était pas si merveilleuse que ça ! Aujourd'hui on idéalise  et on oublie qu'en 1960 il y avait 4000 morts par intoxication alimentaire en France.

Pour résumer nous avons une triple responsabilité d'amnésie, d'ingratitude et de méconnaissance :  

Amnésie car nous ne nous souvenons plus d’où nous venons. Nous avons oublié qu'en 1960 nous dépensions la moitié de nos revenus pour acheter de la nourriture contre 15% seulement aujourd'hui.

Ingratitude parce que nos agriculteurs font la meilleure agriculture du monde, et les pays émergents, qui demandent nos produits, le savent bien. Ils savent que nos produits sont bons quand nous, nous en doutons.

Méconnaissance par ce que nous ne savons pas ce qu'il faut mettre en OEUVRE pour pouvoir produire cette alimentation de qualité. Et quand nous entrons dans un magasin, le premier critère sur lequel nous allons nous focaliser –pour des raisons légitimes- c'est le prix. Or quand on applique toutes les conditions sociales et environnementales qu'on impose aux agriculteurs français, il faut accepter d'en payer le prix. La France devient de plus en plus importatrice en provenance de pays qui ne respectent pas les conditions demandées aux agriculteurs français. Il y a une distorsion de concurrence.

Quelle est la responsabilité des choix politiques ?

Aujourd'hui la plupart des politiques ne connaissent absolument plus les campagnes. C'est comme si elles avaient cessé d'exister. Les territoires ruraux, qui représentent 59% de la superficie du territoire français, sont complètements oubliés et les petites communes ont de plus en plus de mal et perdent leurs services.

Les primes promises pour la conversion au bio des agriculteurs ne sont pas versées depuis deux ans Ils se retrouvent dans des impasses extrêmement graves. Beaucoup expérimentent le passage au bio sur une partie seulement de leur exploitation pour sécuriser leurs revenus, expérimentant de nouvelles méthodes qui risquent de compromettre les récoltes en raison des aléas climatiques et de la pression parasitaire. Pour faire du bon bio il faut de l'argent et ça les politiques ne l'ont pas compris.

L'agriculture est pourtant un secteur qui joue un rôle colossal dans notre paysage. A chaque fois qu'une exploitation disparait, c'est une véritable catastrophe. La friche, la fermeture des paysages, le feu... Nous perdons entre 50 000 et 70 000 hectares chaque année de superficie agricole utile.

Selon une étude CSA pour l'agence bio, 69% des français consomment désormais des produits bios régulièrement. 15% les mettent au menu de tous les jours. Ne peut-on pas voir ici la preuve d'une prise de conscience chez les consommateurs français ?

On a tellement convaincu les français qu'ils mangeaient mal, qu'ils finissent par se tourner vers le bio avec le sentiment que c'est un peu la planche de salut. On leur fait peur et on leur propose des produits dont les prix sont de 20 à 30% plus chers que les produits "conventionnels" car les quantités produites sont inférieures et les coûts de main-d'œuvre plus élevés.

Le bio ne correspond qu'à 5% de l'agriculture française. On reste dans des domaines minoritaires. Alors on essaie de convaincre les agriculteurs de se convertir au bio en leur promettant que leur situation s'améliorera. La réalité est plus complexe. Le bio est compliqué, il demande des itinéraires techniques difficiles et encore une fois, nécessite des coûts de main-d'œuvre élevés. De plus, le bio français est concurrencé aujourd'hui par du bio industriel en provenance de l'autre bout de la planète qui ne respecte ni les conditions sociales ni les conditions environnementales du bio français.

Donc le bio ne résout ni les problèmes des agriculteurs, ni les problèmes de la planète ni celui des consommateurs. Il ne faut pas oublier que neuf millions de français sont considérés aujourd'hui comme pauvres, or le prix de la nourriture est une donnée essentielle pour la sécurité alimentaire.  Finalement c'est pour moi une stratégie marketing plus qu'autre chose.

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