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Futur Prix Nobel de la paix ?
Futur Prix Nobel de la paix ?
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Indignez-vous

« Le pervers angélique »

Après le succès planétaire de son petit livre "Indignez-vous !", Stéphane Hessel a accepté de se remettre à écrire. Claude Durand, des éditions Fayard vient de lui proposer un nouveau livre au côté d'Edgar Morin : "Aux actes citoyens !" Une occasion de revenir sur celui que certains aimeraient voir remporter le Prix Nobel de la paix.

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz est maître de conférences à Paris IV-Sorbonne. Linguiste, traducteur et critique de jazz (Jazz Hot), il est aussi producteur et président de Spirit of Jazz (www.spiritofjazz.fr).

Il est l'auteur de Détrompez-vous ! Les étranges indignations de Stéphane Hessel décryptées, Editions Intervalles.

 

 

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Avec Indignez-vous !, Stéphane Hessel a remis au goût du jour la grandiloquence prophétique des intellectuels engagés dans les causes les plus douteuses. Il est vrai qu’il s’agit d’une tradition qui ne faiblit guère, comme en témoigne la permanence assurée par Bernard-Henri Lévy. Dans son ouvrage et dans ses interventions, Hessel conjugue l’élan philosophique et la dénonciation politique. C’est un produit discursif qui se vend bien : il permet au lecteur-consommateur d’acheter pré-emballées des opinions généreuses sans avoir à réfléchir. Par identification, la bien-pensance ambiante a adopté ce texte dans lequel s’incarne le désir épique d’un public à la recherche d’un engagement confortable.

C’est ainsi, sans une once d’ironie, que Michel Rocard, Edgar Morin, Peter Sloterdijk, et Richard von Welzsäcker ont récemment réclamé pour Stéphane Hessel un prix Nobel de la paix dans les colonnes d’un quotidien français au conformisme de bon aloi. Il est cependant permis de s’interroger sur le contenu du texte de Hessel, souvent flou, volontiers contourné et assurément militant d’une cause très discutable puisqu’il s’agit de la dénonciation d’Israël, pendant immanquable de la montée en puissance du jihadisme palestinien.

L’absolutisme pacifiste

Le texte de Stéphane Hessel, qui se lamente sur Gaza, est une véritable défense du Hamas qu’il excuse et dont il masque la nature. Il accable Israël, qui aurait « chassé » les Palestiniens, présente les Gazaouis comme des martyrs et accuse sans complexe (ni preuves) « les Juifs » de crimes de guerre. Cela pose un certain nombre de question. A savoir : peut-on sérieusement prendre le parti d’un groupe terroriste islamiste contre une démocratie pluraliste et prétendre défendre la paix ? Peut-on brandir un drapeau peace and love avec la kalachnikov en bandoulière ? Le keffieh est-il compatible avec le rameau d’olivier ? Suffit-il d’un affable sourire de grand-père pour avoir raison ?

A cette posture acrobatique qui réussit l’exploit de prétendre conjuguer la Résistance avec le pacifisme, s’ajoute le parti pris politique de Hessel : dénoncer Israël. On devrait cependant se demander si militer pour le boycott et incriminer Israël de manière aussi violente dans les termes que floue dans les faits (ah ! ce fameux rapport Goldstone… que Goldstone lui-même désavoue) constitue vraiment un acte « pacifique » ou bien un acte de militantisme palestinien.

Une argumentation borgne

Les auteurs réclamant pour Hessel un prix Nobel vantent avant tout « une personnalité » et non un discours. Autant dire qu’ils célèbrent une apparence, une image, un produit marketing, celui du vieillard résistant : « choisir un homme dans sa 94e année devient, par les temps qui courent, hautement symbolique ». On se demande en quoi l’âge d’un homme est un argument en faveur d’un prix Nobel et ce que signifie « par les temps qui courent », comme si sa seule existence biologique était une preuve de son opposition au conformisme. La longévité est-elle vraiment un argument politique sérieux ? La prétendue transmission (assez silencieuse pendant des décennies en ce qui concerne Hessel) prévaut-elle sur le contenu de la transmission ? A aucun moment, le quartet de groupies Rocard-Morin-Sloterdijk-Welzsäcker ne se réfère à son texte, à son discours et au contenu précis de son militantisme. Car de fait, récompenser Hessel, c’est récompenser le militantisme anti-israélien qui est la dominante de son intervention publique.

Ils proclament ainsi avec une assurance imperturbable : «  Stéphane Hessel a toujours choisie [sic !] le bon camp. Il a toujours été dans le courant qui allait dans le sens de la paix ». Comme nous l’avons déjà souligné, en tant que résistant, il a été non dans le camp de la paix, mais dans celui de la victoire militaire. Tout simplement parce que, face à un ennemi expansionniste à l’idéologie destructrice, il n’y a pas de paix sans victoire militaire. Si l’on doit prolonger à l’époque contemporaine ce jugement, il faut croire que, selon eux, le bon camp est aujourd’hui le camp du Hamas — ou du moins, le camp qui fustige Israël plutôt que celui qui dénonce l’expansionnisme jihadiste.

L’obscurcissement lyrique

Dans sa brochure de propagande, Hessel prétend être convaincu que « l’avenir appartient à la non-violence et à la conciliation des cultures différentes ». C’est un énoncé ambigu qui peut signifier soit qu’il fait une projection géo-stratégique en prévoyant un avenir radieux, soit qu’il fait une préconisation, c’est-à-dire une prise de position idéologique. Dans le premier cas, cela ne coûte rien de le dire : il risque juste d’être taxé d’angélisme et de naïveté. Dans le second cas, la véritable raison d’être de son énoncé, c’est bien la célébration idéologique de valeurs consensuelles. Il serait de fait contraire à l’idéologie de nos sociétés de proclamer que l’on désire la violence et l’exclusion des cultures différentes. Si telle est réellement la position de Hessel, alors pourquoi, à ce moment-là, oublie-t-il de célébrer le multiculturalisme israélien et prend-il fait et cause pour une cause palestinienne qui n’a d’autre réalité que strictement islamique ?

Quand Hessel conclue son opuscule avec un vibrant « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer », il enrobe son militantisme d’une abstraction qui n’a en réalité aucun sens. L’absence de complément aux verbes « résister » (à quoi, à qui ?) et « créer » (créer quoi ?), outre l’obscurité intellectuelle qu’elle génère, constitue le symptôme d’une stratégie de masquage des acteurs politiques. Il suffit d’introduire des compléments pour rendre sa proposition discutable, voire intenable : si résister à Israël, c’est être créatif, alors l’Iran est certainement très créatif. Si la créativité, ce sont les roquettes palestiniennes, alors oui, on peut dire que les belles phrases philosophico-absurdes sont susceptibles de légitimer à peu près n’importe quoi. Au nom de la paix, bien sûr.


[1] Simon Epstein, Un paradoxe français, Antiracistes dans la Collaboration, Antisémites dans la Résistance (2008, Albin Michel), p.349.

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