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17 % des Français disent ressentir un "sentiment d'insécurité" chez eux en 2014.
17 % des Français disent ressentir un "sentiment d'insécurité" chez eux en 2014.
©Pixabay

Malhonnêteté intellectuelle

Stabilité du sentiment d’insécurité : pourquoi l’institut chargé de le mesurer se livre à un véritable lavage de cerveau

Les résultats de la 8e enquête annuelle de victimation "Cadre de vie et sécurité" publiée mardi 9 décembre par l'INSEE et l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) sont interprétés d'une manière étrangement élogieuse par l'ensemble des médias et les membres de cet organisme.

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Atlantico : D'après le dernier rapport annuel (voir ici) de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, (ONDRP) 17 % des Français disent ressentir un "sentiment d'insécurité" chez eux en 2014, soit autant qu'en 2013, et 21 % dans leur quartier, ce qui marque une baisse de 1% sur la même période. Est-ce censé nous rassurer ?

Xavier Raufer : Ce que dit l'AFP de ce rapport, donc de l'évolution de la criminalité en France, est à la limite de la malhonnêteté intellectuelle. Quatre ou cinq longs paragraphes du type "tout va très bien, madame la marquise" et en fin, tout en bas, cette effrayante nouvelle - d'autant plus énorme que l'actuel gouvernement affiche son féminisme en toute occasion et a pour icône Mme Vallaud-Belkacem, ardente partisane de la cause des Femmes :

"Seules ombres au tableau (sic), une « hausse significative » des vols et tentatives avec violence ou menaces : 360.000 Français disent l’avoir vécu contre 270.000 en 2012. Principales cibles des malfaiteurs, selon ce qu’ils ont déclaré aux sondeurs : les femmes de moins de 30 ans victimes de vols violents, « à l’arraché », pour leurs téléphones portables ou leurs sacs à main."

Cela fait + 33% en un an pour des vols avec violence, très traumatisants pour les victimes et la population ! Et l'Afp, l'Ondrp etc., sont content d'eux !

Avec environ 2 millions de violences, les chiffres sont stables pour la quatrième année consécutive, indique le rapport. "Personne ne peut dire, dans le débat public, qu'il y a une augmentation des violences physiques ou sexuelles", indique Cyril Rizk, membre de l'ONDRP. Dans la mesure où rien ne laisse présager une baisse, quelle est la limite de ce raisonnement ?

Seconde malhonnêteté intellectuelle : faire comme si notre niveau national de criminalité violente était normal et stagnait à un niveau acceptable, idem pour les cambriolages.

Or ce niveau criminel est très élevé, si l'on compare la France à ses voisins immédiats, où les mêmes infractions baissent depuis des années. Prenons le cas de la Grande-Bretagne : en 2014, la criminalité (statistiques policières et sondages dans la population) y est au plus bas depuis 1981 ; le risque pour un citoyen d'y être victime d'un crime (lui-même ou sa propriété) est le plus minime depuis 30 ans. Atteintes aux personnes, aux biens, vandalisme : tout baisse. Un seul chiffre : de 2012 à 2013, les actes de violence physique (vols violents, etc.) s'effondrent de 22% dans l'ensemble Angleterre / pays de Galles (même tendance en Ecosse et en Ulster - donc baisse réelle, pas un effet de déplacement). Et en France ? Cela "stagne" au plus haut. Imaginons une vallée montagnarde, menacée d'une inondation. Si l'eau stagne à un niveau bas, les habitants du lieu ont juste les pieds dans l'eau. Mais si l'eau "stagne" en haut des monts voisins - et stagnation il y a bien dans les deux cas - tous les habitants sont noyés.

Or ces dernières années, le niveau français des agressions violentes, des cambriolages etc. est énorme et cela, l'AFP citant l'ONDRP, nous le cache ; pas plus qu'elle ne compare le désastre français aux résultats des pays voisins. Prenons le cas des cambriolages de résidence principale, 1 600 PAR JOUR en France ! 66 par HEURE ! 1,1 cambriolage par MINUTE !! Plus les cambriolages de résidences secondaire qui eux, augmentent encore cette année, et ni l'AFP ni l'ONDRP ne pipent mot là-dessus.

Sans remettre en cause le sérieux avec lequel ces données ont été collectées, comment interpréter le discours se voulant rassurant de l'ONDRP, censé être un organisme indépendant ?

Songez au taux de chômage en France en ce moment. Cette considération peut faire un moment passer du statut de criminologue à celui de courtisan... A court terme bien sûr, c'est salvateur, mais à si on voit plus loin, c'est une moins bonne idée, tout le monde n'étant pas amnésique...

Encore une fois, la manière dont le rapport est présenté vient-elle accréditer l'adage selon lequel on peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres ? Est-il possible de prétendre à l'objectivité dans le traitement des statistiques liées à la délinquance ?

Une grande partie de la médiasphère est à présent dans un état de panique hystérique du fait de la progression électorale de la droite. Cette panique s'étend à tous ceux que cette médiasphère contamine par proximité. Or plus une période est tendue, plus grand doit être le sang-froid de l'expert. Plus il doit rester ferme sur les invariants, au lieu de se laisser bousculer par des politiciens ou des journalistes. Un conseil que tous les analystes des choses criminelles devraient conserver en mémoire.

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