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Les batailles de mots qui détournent complètement la gauche du réel (ci-dessus, Jean-Christophe Cambadélis).
Les batailles de mots qui détournent complètement la gauche du réel (ci-dessus, Jean-Christophe Cambadélis).
©Reuters

Paroles et paroles et paroles...

Socialisme, trahison et passéisme… Ces batailles de mots qui détournent complètement la gauche du réel

Ces derniers temps, ce qui a beaucoup fait parler au sein du PS, ce sont les mots. La gauche rechigne à s'approprier un certain nombre de termes, et ce en dépit des réalités qu'elle a sous les yeux. Manuel Valls, en proposant de changer le nom du parti, tente tant bien que mal de sortir de l'ornière.

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn est un journaliste et essayiste.

Il a été le créateur et directeur de l'hebdomadaire Marianne.

Il a apporté son soutien à François Bayrou pour la présidentielle de 2007 et 2012.

Il est l'auteur de La catastrophe du 6 mai 2012.

 

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Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : Les déchirements au sein du principal parti de gauche semblent parfois davantage se cristalliser autour du vocabulaire que sur une approche concrète du terrain. Ainsi, "Libéralisme", "socialisme" ou encore "rigueur", se décrochent de la réalité ; en témoignent les propos de Jean-Christophe Cambadélis en août "le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire, ni de nos traditions". Dans quelle mesure ces tabous sur le sens des mots peuvent-ils parasiter la représentation de la réalité ?

Christophe de Voogd : Les mots et les symboles en politique pèsent lourd. Cela n'est d'ailleurs pas l'exclusivité de la gauche, je pense par exemple à la notion de Famille pour la droite. Comme pour Socialisme, Libéralisme, "Famille" mériterait d’être aussi défini : le schéma "papa-maman-2enfants" n’est plus tout à fait celui de la société française actuelle…

Lire également : Ce que veut vraiment dire le mot "socialiste"

Il existe plusieurs types de mots : il y a les mots Tabous, et les mots Totems, et évidemment le "Libéralisme" est, pour la gauche, un mot Tabou, alors que le "socialisme" relève de la la deuxième catégorie. C'est bien pour cela que Cambadélis ne peut pas accepter le mot Libéralisme, même s'il comporte la particule "social", puisqu'il est Tabou. Lorsqu'on évoque le Libéralisme, on se heurte à quelque chose de fondamental, qui est le rejet par la tradition française de ce courant politique, très peu enseigné, pour ne pas dire plus, dans notre pays. Cela est encore plus vrai pour la génération des responsables actuels, éduquée dans les années 70/80. La nouvelle génération en revanche connait mieux Adam Smith que Cambadélis qui ne l’a sans doute jamais lu (encore qu’avec les anciens troskistes, on ne sait jamais !). Mais c'est encore une fois également vrai à droite, qui est globalement peu libérale, parce qu'elle a été formée il y a trente ans dans les mêmes écoles que la gauche française.

Il reste que cette phrase de Cambadélis est frappante par l'absence totale d'argumentation de fond, puisque son affirmation ne répond pas à la question fondamentale : est-ce que le "social- libéralisme" serait une solution pratique pour la gauche ? Cela dit, il y a une chose qui est un peu particulière à la gauche française et qui est ce que j'appelle son "rousseauisme mal compris" : Rousseau disait, dans un contexte purement philosophique "commençons par écarter tous les faits", mais la gauche applique la maxime à la réalité socio-économique !

Jean-François Kahn : C'est vrai qu'il y a une tendance, forte à gauche, mais aussi généralisée, à prendre le mot pour la chose, ou à sacrifier la chose au mot. L'exemple du mot "socialisme" est tout à fait clair : plus aucun socialiste ne préconise d'appliquer une forme quelconque de socialisme en France. La logique serait donc d'abandonner le "mot" puisqu'on a abandonné la "chose", or au contraire, parce qu'ils ont abandonné la chose, ils s'accrochent au mot. Mais il faut reconnaître que la droite contribue également au phénomène. Quand ils dénoncent le fait que le pouvoir socialiste joue le jeu de ce mensonge. J'ai lu récemment "La France est le dernier pays socialiste du monde après la Corée du Nord", d'après un responsable UMP. Mais personne ne peut croire que son économie est de type soviétique. La phrasologie est complètement déconnectée de la réalité. Elle n'est pas faite pour dire, ni pour nommer, mais comme l'alcool pour se donner des illusions, et nourrir des fantasmes.

On voit le même problème avec le mot "austérité", que l'on dénonce. Or on peut au mieux définir l'action politique française comme une esquisse d'austérité, et encore. Ce mot est donc un mot-valise", un mot piège.

Dans la mesure où le pouvoir met en place une politique libérale, plus ou moins progressiste, le mieux qu'on devrait en attendre quand on est de gauche est qu'elle soit sociale ! Donc au contraire, les personnes à gauche devraient se réjouir de la situation, or elles la criminalisent.

Pour aller dans le même sens, la "gauche moderne" semble être le nouveau mot-valise du gouvernement, et qui semble finalement désigner une personne de gauche ayant évolué au point de se retrouver dans des positions de centre-droit ou de droite modérée. Aujourd'hui, pour ne pas s'avouer à elle-même son changement, elle tient à présenter ses positions comme relavant de la gauche moderne. Etonnant, quand on sait que c'est exactement par ce terme que l'ancien maire de Toulouse avaot appelé un courant chez les sarkozystes, et qui désignait en réalité une droite raisonnable.

Je n'aime pas tellement Benoît Hamon, qui représente selon moi une gauche archaïque et sectaire. Mais il a dit quelque chose d'assez juste pour répondre à  Manuel Valls sur la "gauche passéiste", puisque pour lui cette gauche du passé est Tony Blair. Finalement, on peut très bien considérer que la gauche de Tony Blair est effectivement passéiste ! Qui aurait le pouvoir de décider de ce qui l'est ou ne l'est pas ?  N'oublions pas que sous Napoléon III, le républicanisme était considéré comme l'archaïsme le plus absolu, on les appelait d'ailleurs les républicains de "vieille barde".  Sous Vichy, ceux qui voulaient revenir à la République était considérés également comme passéistes !

Une politique est vraie ou fausse, juste ou injuste, adéquate ou pas, c'est le seul critère à prendre en compte. Mais savoir si elle est moderne ou non n'a aucun sens. Le nazisme se donnait comme le futurisme absolu. Il faut rompre avec ce critère absurde.

Comment cela peut-il s'illustrer concrètement ?

Christophe de Voogd : De mille façons. Que ce soit par exemple le fait que "trop d’impôt tue l’impôt", fait connu depuis Vauban (1710), mais que notre gouvernement a  découvert il y a 18 mois ; la négation durable du problème du coût du travail ; le refus de prendre en compte les données élémentaires en matière d’immigration (et d’émigration), ou encore de regarder les expériences étrangères concluantes en matière de réformes. Et une tendance très forte au wishfull thinking, comme par exemple la fameuse "croissance des inégalités" qui ne s'applique pas du tout au cas français, n’en déplaise à Thomas Piketty. De même, nous serions, selon les "Frondeurs", dans un "régime ultra-libéral", alors même que 57% de la richesse nationale est accaparée par des dépenses publiques ! Le pur déni des réalités caractérise encore la gauche française traditionnelle.

Le fait que le gouvernement définisse son action politique comme étant de "gauche moderne" en réaction à la "gauche passéiste", alors que les thèmes sont parfois directement empruntés à la droite - comme avec le débat sur les 35h, ou encore sur la responsabilisation des chômeurs - n'est-il pas surprenant ? Pourquoi ne pas le reconnaître ?

Christophe de Voogd : Evidemment, parce qu'on se heurte au clivage fondamental, structurel depuis la Révolution, et qui implique que se réclamer de l'un ou de l'autre camp est une condition de réussite de toute "entreprise politique", comme disait Max Weber : car les grands partis modernes sont d’abord des machines à gagner les élections ; d'où l'échec de tous ceux qui veulent se situer "ailleurs", comme François Bayrou

De quel héritage cette façon d'appréhender les choses est-elle issue ?

Christophe de Voogd : Il y a un double héritage. D'une part une très forte valorisation du politique en France et un culte de l'Etat que la Révolution et le République n'ont fait qu'accentuer. C'est l'analyse de Tocqueville. Et c'est bien pourquoi le libéralisme a toujours été le point aveugle de la politique française.

Ainsi, Jean-Marie le Guen a annoncé vouloir "réinventer la voie économique" du PS qui ne sera "ni celle d'un néolibéralisme, qui est aujourd'hui un échec, ni celle de l'économie administrée, qui fut hier une catastrophe". Cette manière de se positionner à contre-courant de la droite par exemple, est-elle symptomatique d'une difficulté des socialistes à exister non pas contre, mais en cohérence avec leurs principes, et surtout en étant force de proposition sur des questions concrètes ?

Christophe de Voogd : Au moins, il faut lui reconnaître sa prise de distance avec l'économie administrée qui est plutôt une rupture avec l'héritage socialiste, et encore plus communiste. Mais là encore, comme pour Cambadélis, une affirmation sur le "néolibéralisme" sans aucun argument factuel ; et pour cause toutes les expériences libérales actuelles sont des succès en termes de croissance et d'emploi, du Canada à l’Allemagne en passant par la Scandinavie. Par ailleurs, toujours cette absence de définition : "néolibéralisme" a tour à tour désigné le keynésianisme et le monétarisme, deux doctrines opposées, donc comprenne qui pourra !

Pas de force de proposition sur des questions concrètes ? Pas tout à fait : il y a le pacte de responsabilité et les réformes que souhaiteraient Manuel Valls sur les seuils sociaux, l’indemnisation du chômage etc. Je crois que ce qui se passe est important. La "gauche moderne", c'est tout de même la volonté de prendre en compte des faits, et surtout de ne plus croire à l'Etat tout puissant. Juste 55 ans de retard avec l’Allemagne, il est vrai. Mais n'y a-t-il pas d’ailleurs à droite une droite "passéiste" qui entretient encore le culte de l'Etat ? En tous cas je suis convaincu que la gauche va imploser – et très vite ! – sur cette question du rôle de l’Etat, car celle-ci est, plus encore que pour la droite, au coeur de son logiciel.

Jean-François Kahn : Cette citation est tout de même extraordinaire. Connaissez-vous quelqu'un qui préconise une économie administrée, un néolibéralisme absolu ? Non. C'est une banalité. Le Guen, au fond, dit la même chose que Juppé ou Sarkozy. Le problème est que quand votre propre nomination, c’est-à-dire le parti socialiste, est l'expression d'un mensonge, c'est très lourd à porter.

En réaction au géographe Christophe Guilluy, selon lequel les zones de pauvreté en France existent également en milieu rural, le principal think-tank du PS, Terra Nova, a réalisé un état des lieux. Celui-ci est extrêmement technique, et ne tient pas lieux de l'aspect humain. Cela est-il révélateur de la vision théorique et détachée de tout réalisme du Parti socialiste ?

Jean-François Kahn : Il y a deux choses différentes. A gauche, dans certains domaines, comme le domaine sociétal, il y a une tendance à nier la réalité pour ne pas se poser des questions qui bousculeraient des convictions idéologiques. Le phénomène se retrouve à droite mais sur d'autres thèmes. En revanche, il y a en effet une tendance purement socialiste qui consiste à considérer que le sérieux implique un langage technocratique, et qui découle de leur phobie obsessionnelle du populisme, qui à force d'avoir été diabolisé, en arrive à tenir des propos incompréhensibles pour se convaincre que l'on n'en fait pas.

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