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S'il y a des classes sociales dans le banditisme, celle des nantis est la plus profitable : plus d'argent, peines de prison plus courtes
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Bonnes feuilles

S'il y a des classes sociales dans le banditisme, celle des nantis est la plus profitable : plus d'argent, peines de prison plus courtes

Mohamed devient braqueur de banques à 18 ans. Il réussira plusieurs attaques à main armée et croisera les plus grands noms du milieu, notamment un certain Antonio Ferrara, dit « Nino », qui n'est pas encore connu dans les années 90. Il passera huit ans derrière les barreaux. À sa sortie, la réinsertion est douloureuse, et il sombre dans l'alcoolisme avant de se reconstruire. Aujourd'hui il a 45 ans et, avec ce livre témoignage, il veut raconter son parcours pour donner à réfléchir, partager son histoire pour les dissuader de commettre les mêmes erreurs. Extrait de "J'étais braqueur de banques...", de Mohamed Sifaoui, aux éditions du Rocher 1/2

C’est le deuxième vol à main armée qui m’a transformé et a fait de moi un braqueur confirmé. Dans le banditisme aussi il y a des échelons. J’ai commencé en bas de l’échelle et j’ai terminé ma carrière avec de grands noms du milieu qui m’appréciaient et me respectaient. À part Antonio Ferrara sur lequel je reviendrai plus loin, je préfère ne pas les citer, car chacun d’eux a fait son chemin. Ferrara, c’est différent: nos destins ont été liés un temps, nous avons été arrêtés ensemble et condamnés dans la même affaire.

Au départ, mon idée était de vider les caisses situées en dessous du comptoir des agences bancaires. Lors de la deuxième action que j’ai accomplie avec un autre complice qui, cette fois-ci, n’a pas commis d’erreur, nous sommes entrés à l’intérieur de la banque. Après avoir exigé que le personnel baisse les stores afin de faire croire à d’éventuels clients que l’établissement était fermé, j’ai commencé à discuter avec le directeur, pendant que mon complice récupérait l’argent de la caissière. Je lui ai demandé de nous déverrouiller le coffre-fort, placé également derrière le comptoir. Il m’a aussitôt fait savoir, spontanément, qu’il était aussi possible d’ouvrir les distributeurs automatiques de billets, les fameux DAB, à condition d’attendre une temporisation électronique d’une vingtaine de minutes.

Le directeur d’agence, impressionné probablement par nos armes, notre calme et notre détermination, malgré notre jeune âge, a été très coopératif. Il devait se dire que de toute manière, tout ce que nous allions prendre allait être remboursé par les assurances et qu’il n’y avait donc aucune raison de mettre en danger sa propre sécurité ni celle des autres employés. Il m’a expliqué que je pouvais, en prenant en compte le même principe de temporisation, ouvrir une pièce dans laquelle étaient enfermées toutes les bandes de la vidéosurveillance. Le jackpot! Il est allé jusqu’à me montrer que l’on pouvait déverrouiller simultanément les deux portes du sas d’entrée. Ses explications allaient, sans prétention, faire de moi, par la suite, l’un des meilleurs spécialistes de l’ouverture de DAB. Ce jour-là, j’avais déduit que si cette agence du Crédit Mutuel fonctionnait de la sorte, toutes celles appartenant à cette enseigne devaient avoir le même protocole de sécurité.

Quoi qu’il en soit, c’est ainsi qu’après un quart d’heure d’attente, nous sortions, mon complice et moi, avec 320 000 francs (48 000 €). Un véritable butin en 1991, alors que j’étais âgé d’à peine 20 ans. Avec ma part, l’équivalent de près de 25 000 €, j’avais l’impression d’être un milliardaire. J’achetai à mes frères tout ce dont ils avaient besoin, j’allai faire les courses quotidiennement en donnant, par ailleurs, de petites sommes à ma mère afin de ne pas éveiller ses soupçons, et je pus aller frimer avec mes potes dans les boîtes de nuit parisiennes.

En quittant la banque, le directeur – que j’avais fait sortir avec nous pour couvrir notre fuite et afin que personne ne cherche à nous bloquer au niveau du sas de sécurité – était resté stoïque sur le trottoir. Je me suis retourné, nos regards se sont croisés. Il m’a fait un signe de la main pour me saluer et me dire au revoir! Je n’ai jamais vraiment compris son attitude: était-ce de la peur? Un réflexe d’homme déboussolé?

J’ai toujours pensé que le braquage représente, d’une certaine façon, la délinquance du pauvre. Je ne veux pas faire du populisme ou de la démagogie, et je suis aujourd’hui radicalement opposé au vol. Sous toutes ses formes. Mais je me dis parfois en suivant l’actualité que, même dans la délinquance, il y a des classes sociales. Et pour cause, quand on voit le jugement que prononce la société à l’encontre de personnes comme moi et le regard qu’elle porte sur certains avocats véreux (et j’en ai connu), hommes politiques peu scrupuleux et, plus largement, sur des notables qui piétinent la loi, je ne trouve pas une autre explication. Personne ne nous a donné l’occasion de voler en cols blancs. Parce que des cols blancs, j’ai jamais eu l’occasion d’en porter. Ensuite, si à 20 ans j’avais pu aller vers la «délinquance du riche3 », je l’aurais fait. Celle-ci est toujours plus chic. Il n’y a qu’à voir comment sont traités les consommateurs de stupéfiants. Selon le milieu, même la société porte des regards différents. Sa réprobation de la drogue est sélective. Il est évident que le jeune fumeur de shit vivant dans les quartiers populaires n’est pas vu de la même manière que le cocaïnomane qui travaille comme trader dans un quartier d’affaires. Si le premier se drogue, c’est parce qu’il est délinquant, si le second le fait, c’est parce qu’il est stressé par ses heures de travail. Le trader cocaïnomane a plus de circonstances atténuantes que le jeune fumeur de shit. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. D’ailleurs, même en détention, les diffé- rences sont criantes. L’existence d’un quartier dit «VIP» le démontre. Si les détenus «importants» ont le droit, par exemple, de disposer d’un balai pour nettoyer leur cellule, pour nous cet ustensile est strictement interdit car il est considéré comme une arme. Nous sommes obligés de nous mettre à quatre pattes pour laver nos cellules et avoir ainsi un endroit décent où passer notre temps de privation de liberté.

La délinquance des nantis est la plus profitable : on gagne plus d’argent et les peines de prison sont souvent moins lourdes. On prend dix ans de prison pour un braquage qui rapporte 40 ou 50 000 € et quelques mois de sursis pour un détournement de plusieurs millions d’euros. Une inégalité qui ne sera jamais digérée par les voyous.

L’incapacité des élites, surtout politiques, à se montrer exemplaires et toutes ces « affaires» qui défraient régulièrement la chronique, causent des dégâts considérables dans l’esprit d’une jeunesse des quartiers populaires qui ne croit plus en rien ni en personne, et estime avoir droit, elle aussi, à une part du gâteau.

Disons-le franchement: quelle est la différence entre moi, ancien braqueur de banques, et un homme politique qui se laisse corrompre? Moi, je suis condamné à vie par la justice d’abord, par la société ensuite. L’homme politique, lui, est excusé a priori. Il aurait de fait une multitude de circonstances atténuantes. Moi, pas.

Et souvent, il peut continuer à exercer son mandat électif malgré moult mises en examen, poursuites et auditions qui aboutissent rarement. Quant à moi, les employeurs potentiels ne cessent de me rappeler mon casier judiciaire. Une justice à deux vitesses!

Extrait de "J'étais braqueur de banques...", de Mohamed Sifaoui, publié aux éditions du Rocher, le 3 octobre 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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