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Roseanne, very politically uncorrect : cette Amérique qui fait un triomphe au retour de la sitcom 0% bobo
©VALERIE MACON / AFP

Les séries aux USA

Roseanne, very politically uncorrect : cette Amérique qui fait un triomphe au retour de la sitcom 0% bobo

20 ans après la diffusion de son dernier épisode, la série "Roseanne" a fait son retour à la télévision américaine, fin mars. Un programme à nouveau plébiscité par le public et dont les thématiques se rapprochent des chevaux de bataille de la droite conservatrice américaine.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Atlantico : Au regard de l'univers de la série Roseanne et des thèmes sociétaux qu'elle aborde, peut-on faire un parallèle entre son immense succès et les clivages sociétaux et politiques actuels aux États-Unis ?

Jean-Erik Branaa : Oui, absolument. On a une vraie division dans la société américaine aujourd'hui : deux Amérique qui, en réalité, n'arrivent plus à se comprendre. Et c'est ce qu'on retrouve dans Roseanne. Vous savez, en 1968, il y avait eu un rapport gouvernemental disant que la société allait être divisée entre Noirs et Blancs, deux groupes qui n'allaient plus se parler dans l'avenir. Et en réalité, ce n'est pas ce qui s'est passé, la division s'est faite entre les plus riches et les plus pauvres, ou pire encore, entre les villes et les campagnes. Et c'est vrai que cette Amérique des campagnes, cette Amérique qu'on a souvent appelé "déclassée", ou cette Amérique des ouvriers, se retrouve dans cette série. Et c'est ce qui explique le gros succès de Roseanne, parce qu'effectivement, les gens ont l'impression de voir leur vie quotidienne représentée à la télévision.

Peut-on voir dans ce retour en trombe de Roseanne, mais aussi dans l'élection de Donald Trump, une sorte de revanche d'une catégorie d'Américains sur une autre ?

Je ne sais pas si l'on peut parler de revanche. Je crois que l'on peut parler de réalisation. Parce que cette Amérique dont on parle, qui est, pour faire simple, en dehors des deux côtes américaines (atlantique et pacifique), a des préoccupations qui sont bien différentes de cette Amérique plus privilégiée. Et en réalité, Roseanne transporte également des thèmes dont cette Amérique-là a envie de parler : la famille, la religion, le mariage, la lutte des classes, l'armée aussi. Ce sont des thèmes très populaires dans les campagnes américaines et ce sont exactement ceux qui sont abordés dans cette série, contrairement à d'autres séries beaucoup plus légères dans lesquelles on trouve d'habitude ce qu'on appellerait en France des bobos, des gens de classes supérieures qui vont avoir d'autres préoccupations et dans lesquelles on trouve surtout des avocats, des médecins, des ingénieurs ou des gens qui ont fortement réussi dans l'industrie ou dans le commerce. Là, c'est vraiment cette coupure-là qui se fait. En ce sens, on pourrait dire qu'il y a une régression, puisque c'est ce qu'on retrouvait dans l'Amérique des années 50, aux débuts de la télévision. Aujourd'hui, beaucoup de séries apparaissent en prenant ces thèmes-là, il n'y a pas que Roseanne, même si elle a beaucoup de succès. Il y a aussi des séries comme The Middle, Malcolm, Modern Family, qui portent exactement sur les mêmes thèmes. C'est davantage une télé-miroir, qui fonctionne parfaitement bien.

Le programme est aux antipodes de la mentalité hollywoodienne, dont les représentants sont très critiques à l'égard de Donald Trump. Peut-on alors parler d'une fracture entre l'élite culturelle américaine et la population ?

Alors oui et non. En réalité, c'est vrai que l'élite d'Hollywood est opposée à Donald Trump. Mais cette élite se méfie quand même, elle sait bien que le pouvoir décide un peu de tout. On a ainsi vu des personnalités très critiques à l'égard de Donald Trump, par exemple pendant la campagne présidentielle - je pense à Robert De Niro qui avait dit qu'il voulait frapper Donald Trump, à Stephen King, qui avait beaucoup tweeté contre Donald Trump-, mettre beaucoup d'eau dans leur vin : on ne les entend plus. Alors, on entend toujours, c'est vrai, Georges Clooney ou d'autres, mais il y a eu un recul par rapport à tout cela. Mais je me situe un petit peu dans la même mouvance que Michael Kranish et Marc Fisher, qui ont écrit un très beau livre : Trump Revealed. Comme eux, je dis que ces valeurs plus traditionnelles américaines vont être récupérées par Hollywood. Car Hollywood est aussi un miroir de la société dans un deuxième temps, en ayant plus un côté mythique, et donc c'est plutôt dans la traduction du rêve américain, ou de l'American way of life, que l'on devrait très vite avoir des films qui vont refléter cette préoccupation de la population. Car quand on a 50% de la population qui met ces valeurs-là en avant, il est évident que le cinéma hollywoodien ne pourra pas faire l'impasse sur cette Amérique-là et devra également leur parler.

En France, on assiste à un intérêt grandissant pour des programmes comme TPMP, alors même que des émissions plus sérieuses et axées sur l'actualité, comme "Quotidien", ont aussi le vent en poupe. Il y a-t-il un parallèle à faire avec les États-Unis, avec un clivage entre le peuple et ses élites ?

C'est une question existentielle de toute l'élite intellectuelle depuis de nombreuses années. Je crois, à titre personnel et en sortant un petit de mon rôle d'observateur uniquement des États-Unis, que la condescendance habituelle des élites font que certains regardent de très haut ceux qui ne possèdent pas la connaissance élitiste. Et c'est, à mon sens, une erreur, puisque l'un ne se construit pas sans l'autre et le contraire est également vrai. On apprend énormément de la discussion, quel que soit l'interlocuteur. Personnellement, j'apprends énormément de mes étudiants, qui ont des expériences que je n'ai pas et qui sont encore sur le chemin de la construction. On pourrait considérer que, par rapport à eux, je suis une élite, mais au bout de quelques années, ils m'ont rattrapé et j'espère bien qu'ils vont me dépasser. Tout cela, c'est l'ambition ultime de tout un chacun. Quand on n'a pas eu la chance de faire des études - car faire des études est une chance, j'en suis absolument persuadé -, ca ne veut pas dire qu'on ne se projette pas dans ses enfants pour qu'eux-mêmes fassent des études. Donc, cette condescendance élitiste est certainement malvenue. Et je ne pense pas que quelqu'un qui regarde un programme comme TPMP soit quelqu'un qu'il faille dévaloriser : on a le droit de se détendre devant la télévision et à côté de cela, lire un livre très ambitieux ou avoir une conversation qui l'est tout autant. Et se détendre devant Quotidien ne pose également aucun problème. On peut regarder Quotidien et s'amuser beaucoup de ce qui est raconté, de la façon dont l'information est traitée - d'autant plus qu'elle est généralement très sérieuse - et porter un regard critique, également, sur ce qui nous est proposé. Donc cela, le jugement qui est porté sur le divertissement à la télévision, est souvent à prendre avec un petit peu de hauteur et un petit peu de recul et je crois que tout le monde s'en porterait mieux.

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