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Austérité budgétaire : ce moment fatidique où les Etats ont jeté leurs manuels d'économie
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Perte de contrôle

Austérité budgétaire : ce moment fatidique où les Etats ont jeté leurs manuels d'économie

Le prix Nobel d'économie Paul Krugman s'insurge contre les politiques d'austérité mises en œuvre actuellement par les élites mondiales, notamment en Europe. Extraits de "Sortez-nous de cette crise... maintenant !" (2/2).

Paul Krugman

Paul Krugman

Professeur émérite de l'université de Princeton, Paul Krugman est un économiste américain qui a obtenu le prix Nobel d'économie.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont "Sortez-nous de la crise... maintenant !" chez Flammarion.

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Au cours des mois d’épouvante qui ont suivi la chute de Lehman Brothers, à peu près tous les grands Etats ont convenu qu’il fallait enrayer l’effondrement brutal de la dépense privée, et ils ont usé de mesures budgétaires et monétaires expansionnistes – plus de dépenses, moins d’impôts et une large émission de monnaie – pour limiter la casse. Ils suivaient en cela les recommandations des manuels, et appliquaient les leçons durement apprises de la Grande Dépression.

Mais en 2010, une chose curieuse s’est produite : le gros de l’élite mondiale des décideurs – les banquiers et les fonctionnaires du Trésor qui façonnent l’opinion commune – a décidé de jeter aux orties les manuels et les leçons de l’histoire et déclaré que tout ce qui était blanc serait noir. C’est-à-dire qu’il est soudain devenu de bon ton d’appeler à la réduction des dépenses, à l’augmentation des impôts et à la hausse des taux d’intérêt malgré le chômage de masse.

Et quand je dis soudain, je pèse mes mots : la prépondérance des partisans de l’austérité immédiate – les « austériens », pour reprendre le joli surnom que leur a trouvé l’analyste financier Rob Parenteau – était déjà largement assise dès le printemps 2010, quand l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) a émis son rapport sur les perspectives économiques. L’OCDE est un groupe de réflexion établi à Paris et financé par un club d’Etats développés, ce qui explique que son nom soit souvent utilisé pour désigner l’ensemble du monde économiquement avancé – l’adhésion y est plus ou moins synonyme de statut économique. Il s’agit donc par définition d’une institution marquée par les conventions, où chaque document se négocie paragraphe par paragraphe pour éviter de froisser tel ou tel participant de haut rang.

Et au printemps 2010, quel conseil croyez-vous qu’ait donné à l’Amérique ce façonneur d’opinion commune, alors que l’inflation était faible, le taux de chômage très élevé et les coûts de l’emprunt public proches d’un plancher record ? Il fallait que l’Etat américain s’emploie sans délai à réduire son déficit budgétaire et que la Réserve fédéral relève radicalement les taux d’intérêt à court terme avant la fin de l’année.

Par bonheur, les autorités américaines n’ont pas suivi ce conseil. Il y a bien eu un peu de resserrement budgétaire « passif » à mesure que la relance Obama s’estompait, mais contentée de maintenir les taux d’intérêt bas ; elle s’est lancée dans le programme d’achat d’obligations avec l’espoir de donner un peu plus de vigueur à la reprise. En Grande-Bretagne, en revanche, les urnes ont confié le pouvoir à une coalition de conservateurs et de libéraux-démocrates qui a pris les recommandations de l’OCDE au pied de la lettre et imposé un programme de coupes préventives dans les dépenses publiques, malgré le fait que le pays, à l’instar des Etats-Unis, affrontait à la fois un fort taux de chômage et de très faibles coûts d’emprunt.

Pendant ce temps, sur le continent européen, l’austérité budgétaire faisait rage – et la Banque centrale européenne entreprenait début 2011 de relever les taux d’intérêt, malgré la profonde dépression qui affligeait l’économie de la zone euro et l’absence de toute menace convaincante d’inflation.

Mais l’OCDE n’était pas seule à exiger des restrictions monétaires et budgétaires malgré la dépression. D’autres organismes internationaux s’y sont mis, comme la Banque des règlements internationaux (BRI) établie à Bâle ; de même que d’éminents économistes comme Raghuram Rajan, de Chicago et des voix influentes du monde des affaires comme Bill Gross, de Pimco. Et en Amérique, les ténors républicains se sont emparés de toute la panoplie des arguments en faveur de l’austérité pour appuyer leur propre revendication de réduction des dépenses et de raréfaction du crédit. Evidemment, il y a bien eu quelques individus et organisations pour ne pas suivre la tendance – fait particulièrement notable et gratifiant, le Fonds monétaire international a persisté à préconiser ce qui m’apparaissait comme une politique saine. Mais je crois qu’il n’est pas injuste de dire qu’en 2010-2011, ceux que j’appelle les Gens Très Sérieux, pour reprendre l’expression de l’animateur de blog Duncan Black – ces personnes dont l’opinion est tenue en haute estime par les individus influents et respectables – ont très nettement basculé dans l’idée que l’heure des restrictions avait sonné, malgré l’absence de quoi que ce soit qui puisse ressembler à un rétablissement complet après la crise financière et ses conséquences.

Que cachait ce basculement soudain du discours politique ? En fait, il y a deux façons de répondre à cette question : on peut choisir de se pencher sur la substance des arguments avancés en faveur de l’austérité budgétaire et de la restriction monétaire, ou alors chercher à comprendre les motivations de ceux qui ont mis tant d’entrain à se détourner de la lutte contre le chômage.

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Extrait de "Sortez-nous de cette crise... maintenant !" chez Flammarion (5 septembre)

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