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Sur son perchoir, il avait notamment proclamé qu’il transformerait l’Assemblée Nationale en «une maison de verre, transparente, exemplaire, irréprochable».
Sur son perchoir, il avait notamment proclamé qu’il transformerait l’Assemblée Nationale en «une maison de verre, transparente, exemplaire, irréprochable».
©Reuters

Creuse, creuse la veine Claude

Réforme du Parlement : Claude Bartolone, fossoyeur de la Ve République ?

Le président PS de l'Assemblée nationale promettait le 25 septembre dernier qu'il transformerait le Parlement en "une maison de verre, transparente, exemplaire, irréprochable".

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Les Atlanticonautes se souviennent des tribulations de l’Assemblée Nationale cet été : le député de Courson avait déposé un amendement destiné à instaurer de la transparence dans l’utilisation, par les députés, de leur indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) dont le montant est d’environ 6.000€ mensuels. À la différence des citoyens qu’ils sont supposés représenter, les députés n’ont en effet aucune obligation à prouver qu’ils utilisent à des fins citoyennes cette somme qui leur est versée.

La majorité de gauche avait immédiatement repoussé cet amendement, avec une vague promesse d’examiner le dossier sur le fond à l’occasion de la loi de finances.

Voici venu le temps de la loi de finances, et c’est le président de l’Assemblée en personne, Claude Bartolone, élu sans discontinuer depuis 1981, qui a pris le dossier en main. Sa gestion personnelle du dossier vaut un tel pesant de cacahuètes que je ne résiste pas au plaisir de partager avec le lecteur quelques tranches de rire à l’orée du week-end.

Tout a commencé le mardi 25 septembre, lorsque Claude Bartolone a présenté sa feuille de route à la presse, qui prétend mettre en musique le discours qu’il avait prononcé lors de son investiture. Sur son perchoir, il avait notamment proclamé qu’il transformerait l’Assemblée Nationale en «une maison de verre, transparente, exemplaire, irréprochable».

Fort de cette annonce, le discours du 25 septembre n’a pas déçu. En voici quelques citations: «Il faut être ou avoir été député pour savoir ce que représentent l’enchaînement d’interminables séances de nuit; les va-et-vient entre le Palais Bourbon et la circonscription; l’agenda saturé de 8h à minuit; les sacrifices familiaux, amicaux, professionnels que l’on peut parfois devoir faire pour honorer le mandat que nous ont confié les Français.» Parce que vous comprenez, nous les pauvres citoyens d’en-bas, nous sommes très mal placés pour comprendre ce qu’est le stress professionnel du député. Nous-mêmes ne sommes jamais soumis à une pression forte sur notre lieu de travail. Nous ne connaissons pas les agendas surchargés, ni les sacrifices familiaux et amicaux.

Cette sortie malheureuse de Bartolone, dont les va-et-vient avec sa circonscription située à au moins 5 kilomètres du Palais Bourbon mériteraient une reconnaissance de pénibilité, souligne bien toute la difficulté pour un professionnel de la politique à comprendre les maux du pays réel. Car, il existe une différence de fond entre le stress d’un salarié qui gagne sa pitance et doit rendre des comptes à son patron et au fisc, et celui d’un député qui choisit de briguer un mandat, et ne rend plus compte à aucun employeur ni au fisc.

Si les citoyens français ont un doute sur cette nuance majeure, je leur recommande une visite touristique vers 12h45 au restaurant «Chez Françoise», près des Invalides, ou au restaurant «La Méditerranée», près de l’Odéon. Ils pourront régulièrement y contempler le spectacle poignant de leurs parlementaires en pleine souffrance professionnelle, entourés d’une cohorte de lobbyistes occupés à les régaler d’un pied de cochon, d’une tranche de foie gras poêlé, d’un Meursault ou d’un Médoc, en échange d’un amendement de complaisance.

Je passe sur les autres considérations générales du discours du 25 septembre, pour en venir à l’essentiel : au nom de la transparence, le budget de l’Assemblée nationale ne sera pas publié (de quel droit les citoyens sauraient-ils comment fonctionne l’Assemblée qui les représente?) et les maintenant fameuses IRFM seront diminuées de 10%, avec possibilité de verser aux collaborateurs parlementaires les sommes que le député n’utiliserait pas. Mais elles ne seront toujours pas soumises à transparence.

Ce touchant élan de solidarité bartolonesque avec les efforts d’un pays soumis à la saignée fiscale nous va droit au coeur. Surtout lorsque, le même jour, on apprend que ledit Bartolone recrute son épouse Véronique comme collaboratrice.

Au moment où Najat Vallaud-Belkacem, ci-devant porte-parole du gouvernement et ministre du Droit des Femmes nous incendie de discours haineux contre la domination masculine, nous voilà rassurés sur l’exemplarité des parlementaires socialistes dans l’égalité hommes-femmes et la lutte contre le harcèlement sexuel.

En effet, Véronique pouvait craindre que les 600€ de réduction sur les indemnités représentatives de son mari ne nuisent à son cadeau de Noël. Dans un grand geste égalitaire, ces 600€ pourront lui être reversés directement. Une façon de rendre la femme autonome, qui illustre parfaitement le souffle nouveau, transparent, exemplaire, irréprochable, qui baigne l’Assemblée Nationale.

Interrogé sur ce recrutement, Claude Bartolone nous a réservé de superbes réponses qui là encore nous rassurent sur l’égalité homme-femme.

«Je n'ai pas embauché ma femme, j'ai épousé ma collaboratrice", a assuré M. Bartolone, "ce n'est pas la même chose d'avoir une épouse et de l'embaucher, que d'avoir une collaboratrice que l'on épouse" en secondes noces», indique Le Monde du 25 septembre.

Après tout, que des patrons épousent leur collaboratrice, ce n’est pas un problème. Mais très souvent, lorsque le cas se produit, l’un et l’autre conviennent de ne pas mélanger travail et affaires familiales et l’un ou l’autre change de métier. Le parlement européen proscrit d’ailleurs ce mélange des genres pour les députés. L’Assemblée Nationale de la Vè République adopte pour sa part, la règle inverse.

Véronique Bartolone appréciera au passage cette qualification romantique de «collaboratrice», qui d’emblée montre bien la répartition des rôles dans le couple, et l’utilité qui lui est attribuée. Une belle leçon d’égalité donnée par le président de l’assemblée nationale, qu’on ne manquera pas de rappeler lorsque viendra la discussion sur la loi en préparation sur ce sujet. Elle a le mérite de placer la parole parlementaire dans la droite ligne des expressions populaires : le prince qui épouse la bergère, le médecin qui épouse l’infirmière, le patron qui épouse sa secrétaire. Classe ! Frais ! Tendre ! Égalitaire !

Mais sur le sujet majeur, qui est celui de la transparence, Bartolone n’est pas en reste: «Le contrôle, je n'en veux pas, je serai un gardien orthodoxe de la liberté des parlementaires», aurait dit le Zorro de la démocratie représentative selon Mediapart.

Là encore, une phrase d’anthologie qui en dit long par ses silences, plus que par ses mots. Car si les parlementaires n’avaient rien à cacher, leur Président ne confondrait pas transparence et contrôle. Dire ce qu’on fait avec l’argent des électeurs (qui est un devoir énoncé par la Déclaration de 1789) ne signifie pas qu’on leur demande leur agrément. En revanche, cela implique d’assumer ses pratiques, et on mesure ici la rupture totale de la démocratie représentative avec l’aspiration naturelle du pays.

Il faut tout de même un sacré culot, quand on traîne ses godillots dans les couloirs d’un Parti de gouvernement depuis plus de trente ans, pour se réclamer de la liberté des parlementaires. Alors que la motion commune Ayrault-Aubry est vécue par beaucoup de parlementaires socialistes comme une caporalisation (dans le parfait silence de Claude Bartolone), alors que de tout temps les parlementaires de la majorité (de droite ou de gauche) sont sommés de la mettre en sourdine lorsque le gouvernement s’exprime, Bartolone nous refait une histoire de l’Assemblée entre Bisounours et Télétubbies, qui cherche à faire passer des vessies pour des lanternes, des esprits serviles pour des esprits libres. Tout cela pour 6.000€ par mois. Exemplaire ! Irréprochable !

Alors que le dossier de la transparence parlementaire exigeait souplesse et subtilité, Claude Bartolone l’attaque à la haveuse, en forant droit. Fore droit, Claude, Fore droit. Creuse, creuse la veine. C’est le filon de la démocratie parlementaire que tu épuises.

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