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Réforme du marché du travail : le sondage qui montre que les Français sont des libéraux qui s'ignorent de moins en moins ?
©Reuters

Paradoxe

Réforme du marché du travail : le sondage qui montre que les Français sont des libéraux qui s'ignorent de moins en moins ?

Sur toutes les mesures, une majorité de Français se positionnent pour les mesures spécifiques de la future loi Travail, même si des clivages très marqués se font voir autant sociologiquement que politiquement.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Agnès  Verdier-Molinié

Agnès Verdier-Molinié

Agnès Verdier-Molinié est directrice de la Fondation IFRAP(Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).

Son dernier ouvrage est "Ce que doit faire le (prochain) président", paru aux éditions Albin Michel en janvier 2017.

 

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Tout d'abord quel constat général vous inspire ce sondage ?

Jérôme Fourquet : Nous avons fait trois constats. Ce qu'on observe d'abord, c'est qu'on a une adhésion de l'opinion qui est plus ou moins forte en fonction des directions testées dans le sondage. Le second constat, c'est que même sur les relations les plus conflictuelles et problématiques on a aujourd'hui une majorité absolue de Français qui seraient favorables. 

Et troisième constat : on a des clivages qui sont assez marqués tant sociologiquement que politiquement. Politiquement c'est attendu, mais sociologiquement c'est intéressant avec une opposition qui met d'un côté les dirigeants d'entreprise, les indépendants et les retraités (qui ne sont plus concernés) et de l'autre des salariés plus réfractaires.

Si on reprend le premier point, on constate que ce qui fait le plus recette aujourd'hui, c'est l'idée qui entoure l'inversion de normes qui se traduit par la possibilité qui est laissée à une entreprise de négocier directement à son niveau avec ses salariés et donc à construire des accords qui seraient éventuellement dissonants par rapport aux accords qui prévalent dans la branche à laquelle les entreprises sont rattachées. A cela, 71% des Français seraient favorables. C'est même le cas de 67% des salariés. Petit bémol cependant : on remarque que c'est le sujet qui politiquement suscite le plus de débat, et sur lequel les Insoumis notamment insistent le plus fortement mais pour autant il y a une adhésion forte : il s'agit peut-être donc d'une adhésion sur un principe général ; et quand au cours des débats parlementaires on va prendre conscience que ces accords collectivement négociés collectivement dans les entreprises peuvent concerner des sujets sensibles comme la rémunération des heures supplémentaires, le nombre d'heures à faire ou la durée du temps de travail, peut-être que l'opinion sera moins favorable alors. Mais il y a un préjugé positif à une sorte de décentralisation sociale avec une part d'autonomie accrue laissée aux acteurs sociaux qui sont jugés comme les plus à même de voir ce qui est bon pour leur collectif de travail et qui sont les salariés et les dirigeants d'entreprise.

Comment expliquez-vous le décalage entre l'opinion plutôt négative que les Français ont eu de la loi travail et l'opinion positive envers les mesures pratiques défendues par celle-ci que montre ce sondage ? 

Jérôme Fourquet : C'est un enjeu d'une bataille de communication. Rien que le nom qui va être donné à cette loi va être important. Va-t-on parler d'une réforme du code du Travail ou d'un « renforcement des protections et de l'autonomie » ? C'est une bataille sémantique qui va se jouer au sein de l'opinion. Pour les opposants, l'idée est que cette nouvelle loi est une Loi El Khomri XXL, qui va encore plus loin dans la dérégulation. L'écho de cette loi pourrait avoir un effet anxiogène. Alors qu'au regard des chiffres de notre sondage, on voit qu'un certain nombre de mesures (nous ne les avons pas toutes testées positivement) sont jugées au cas par cas positivement. Et ce même si entre le 72% qui concerne la possibilité de négocier au sein des entreprises et le 52% qui concerne le droit de chantier, on a quand même un écart qui est très profond (20 points de différence). D'ailleurs symboliquement, on passe sous la barre des 50% chez les salariés (48%) qui seraient les premiers concernés en ce qui concerne le droit de chantier. Un certain nombre de mesures peuvent être facilement perçues comme anxiogènes et pourront déteindre sur le jugement global que l'on va porter sur ce projet de réforme. Typiquement sur les mesures qui sont les plus susceptibles de faire sauter un certain nombre de protection dont bénéficie les salariés. Le contrat de santé, c'est la fin du CDI d'une certaine manière. On sent que cela se tend chez les salariés sur la fixation du montant des indemnités de prud'hommes en cas de litige. 

Comment expliquez-vous les forts clivages sociologiques sur ces questions ?

Jérôme Fourquet : C'est quelque chose d'assez classique : on vote en fonction de ses intérêts. Les retraités eux ne sont plus concernés et estiment qu'introduire d'avantage de fluidité, cela peut-être bon pour l'économie du pays et indirectement bon pour eux dans le sens où les retraites vont continué d'être payées. Pour les salariés, il s'agit d'abord d'éventuelles menaces pour leur propre statut et leurs propres conditions. Les indépendants et chefs d'entreprise sont eux également de longue date demandeurs de l'introduction de ce types de réformes pour les appliquer dans leurs entreprises. On voit bien que tout le monde n'a pas les mêmes intérêts dans cette histoire. Les Français le perçoivent nettement, ce qui fait que leurs réponses diffèrent assez sensiblement selon statut. Même si encore une fois, sur la possibilité de négocier au sein des entreprises, on a les 2/3 des salariés qui sont favorables. Toute la question va être la coloration de ce débat. Certains éléments vont aujourd'hui vers un consensus général, d'autres clivent et mettent même la moitié des salariés dans le camp des mécontents. 

Il avait été question pendant la campagne d'Emmanuel Macron de réformer l'assurance chômage avec la possibilité pour les salariés de démissionner et de toucher le chômage une fois tous les cinq ans. Mais en contre partie de quoi on aurait des pressions accrues sur les demandeurs d'emploi qui pourraient se voir supprimer leurs allocations chômage si au bout de deux emplois proposés ils étaient encore inscrits à Pôle Emploi. On voit bien ce que ce genre de mesure peut avoir d'impopulaire. On peut se demander si le gouvernement abandonne cette mesure ou s'il l'a remise dans un tiroir pour essayer de la faire passer après un certain nombre de mesures qui sont déjà, à la lecture de notre sondage, suffisamment ambitieuses. 

Que penser des clivages politiques que montre votre sondage ?

Jérôme Fourquet : On observe dans ce domaine plusieurs clivages. Le premier oppose les partis de gouvernement et les autres (France Insoumise et Front National). Mais il y a aussi un clivage gauche-droite qui est une illustration de la recomposition politique. Ce clivage est très net quand on regarde la France Insoumise d'un côté et les Républicains de l'autre. Mais que cette fracture passe aussi au sein de la gauche : en ce qui concerne par exemple la fusion des représentations du personnel, il y a 35% d'avis favorables à la France Insoumise et 61% au PS. Il y a 18% d'écart sur le plafonnement des indemnités prud’homales et 20 points sur le droit de chantier entre les deux partis. Il y a une division au sein de la gauche, et on observe que le Parti Socialiste se trouve aujourd'hui à équidistance entre les sympathisants de la France Insoumise et ceux de la République en Marche. 

Le troisième constat c'est que sur ces questions, il n'y a quasiment pas d'écarts entre ce qu'attendent les sympathisants d'En Marche et ceux des Républicains. La frontière s'est donc décalée. On comprend donc bien pourquoi Emmanuel Macron a nommé Édouard Philippe à Matignon, Le Maire à l'Economie et Darmanin à la Fonction Publique. Il veut faire porter par la droite toute une partie des réformes sociales et il sait qu'il aura le soutien sur ces points de l'électorat de droite. C'est tout à fait marquant : au point près, on est sur les mêmes scores. Du coup on comprend l'embarras constaté il y a quelques jours des députés de droite quand il s'est agit de voté la confiance au gouvernement. Parce que sur l'agenda économique et social, ils sont d'accord : et leur électorat est totalement en phase et en soutien avec ce que Macron va proposer. On voit donc deux électorats jumeaux sur ces questions qui ne le serons plus sur les questions migratoires ou sociétales. 

Pourquoi est-ce que les Français sont contre la loi Travail quand on les interroge, mais pour son application ? Sont-ils libéraux sans le savoir ?

Agnès Verdier-Molinié : Pourquoi dire que les Français sont contre la loi travail alors qu'ils sont à une très large majorité (entre 52 et 71%) pour les mesures annoncées par le gouvernement ? Les Français attendent les réformes depuis 30 ans, ils attendent impatiemment la baisse du chômage qui ne vient pas malgré les promesses. Ils savent que beaucoup de dirigeants de TPE ou de PME n'embauchent pas par crainte de la rigidité du licenciement ou pour éviter les passages de seuils sociaux. Combien d'entreprises restent à 49 salariés pour éviter de créer un comité d'entreprise ? Nous ne pouvons pas nous payer le luxe, avec encore 9,6% de chômage quand les allemands sont à 4 % de conserver nos rigidités. Ceux qui sont contre ces réformes sont les syndicats hostiles par principe aux réformes (pour l'instant surtout la CgT, on verra pour les autres en septembre) qui se trompent de combat. Nos syndicats risquent de vouloir continuer à faire du syndicalisme a l'ancienne avec la fameuse "préservation des droits acquis" alors que les français attendent des syndicats responsables ne défendant pas uniquement ceux qui sont dans l'emploi, en CDI ou sous statut public, mais aussi ceux qui sont à la porte du marché du travail.

Une loi travail peut-elle être bénéfique si elle n'est portée que par une majorité de patrons, indépendants et retraités, comme le montre le sondage ? Ne faut-il pas réussir à convaincre les principaux intéressés, et faire en sorte qu'ils ne payent pas l'addition ?

Agnès Verdier-Molinié : Les salariés ne sont pas contre les réformes, loin de là et le sondage le montre bien. 60% pour que les négociations dans l'entreprise se fassent au plus proche du terrain en non pas dans les branches, 63% pour la fusion des instances représentatives du personnel, 51% pour la baremisaiton des indemnités en cas de licenciement abusif. Pas vraiment ce que l'on peut appeler un rejet... Ceux qui paient l'addition aujourd'hui sont les chômeurs qui ne trouvent pas d'emploi et les salariés qui ne peuvent pas changer de travail même s'ils le désirent. Personne ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Ce ne sont pas les salariés qu'il faut convaincre que cela doit bouger mais plutôt les syndicats de salariés qui tiennent un discours anxiogène fondé avant tout sur la peur d'une potentielle perte de pouvoir pour eux comme par exemple si l'employeur consulte en direct ses employés sans passer par le blanc seing des centrales. 

La question du libéralisme n'est-elle pas aujourd'hui une affaire de communication avant d'être une affaire idéologique ?

Agnès Verdier-Molinié : Le sujet n'est pas le libéralisme, le sujet est plutôt celui d'un système qui, à force de vouloir trop protéger, tout réglementer, tout normer a bloqué le moteur de l'entrepreneuriat et de l'emploi. La réforme du code du travail, la baisse de la dépense publique, la baisse de la pression fiscale, la réduction du poids des normes, la réorganisation de nos organismes publics ne sont pas des mesures idéologiques mais des mesures tout simplement logiques. D'autres avant nous, des pays pourtant réputés pour leurs états Providence, le Danemark, la Suède, par exemple, ont mené ces réformes et continuent de faciliter l'embauche, ont quasi supprimé leurs statuts publics, ont flexibilité le licenciement, continuent de baisser les dépenses publiques et la fiscalité.  La France, quant à elle, bride ses talents inutilement, victime de postures idéologiques datées. Heureusement, les Français s'en sont lassés et les syndicats ont bien compris que s'ils jouaient (encore) la rue contre les urnes, l'opinion publique pourrait très mal le prendre et qu'ils ne seraient pas contre une réforme sur la moralisation de la vie syndicale et le changement des règles du financement des centrales via le paritarisme. Faire de la politique autrement semble être le message de la présidentielle et des législatives. Il se pourraient bien que, lassés pas les blocages syndicaux, les français demandent aussi un autre syndicalisme. À suivre. 

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