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Quelles sont les catégories qui vont être le plus touchée par les nouvelles mesures de financement de retraites ?
Quelles sont les catégories qui vont être le plus touchée par les nouvelles mesures de financement de retraites ?
©Reuters

A la caisse !!!

Réforme des retraites : à quels Français le gouvernement va-t-il vraiment demander de faire des efforts ?

Marisol Touraine, la ministre de la Santé et des Affaires sociales, a déclaré dimanche qu'il fallait s'attendre à "des efforts de la part de l'ensemble des Français" pour financer la réforme des retraites à venir. Petit tour d'horizon des heureux élus potentiels.

Philippe  Crevel et Jacques Bichot

Philippe Crevel et Jacques Bichot

Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques, des questions relatives à l’épargne et à la retraite. Il suit particulièrement les dossiers concernant les finances publiques, l’emploi ainsi que les politiques publiques.

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010. et Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012.


 

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Atlantico : Quelles sont les catégories qui vont être le plus touchée par les nouvelles mesures de financement de retraites ?

Philippe Crevel : La retraite concerne tous les Français, soit en tant que futurs retraités soit en tant que retraités. Notre système de retraite repose sur la répartition qui assure, en effet, plus de 85 % des revenus des retraités ; or selon ce système, ce sont les cotisations acquittées par les actifs et les entreprises qui permettent le financement des pensions. Avec un déficit qui devrait tourner autour d’une vingtaine de milliards d’euros d’ici 2020, les voies et les moyens de la réforme ne peuvent que concerner tout le monde. De manière plus ou moins explicite, le gouvernement et les partenaires sociaux joueront à la fois sur les dépenses (les pensions) et sur les recettes (taxes et cotisations).

Le gouvernement devrait recourir à plusieurs curseurs pour tenter d’équilibrer les comptes des régimes de base. Il pourrait ainsi allonger la durée de cotisation qui est actuellement fixée à 41,5 années. Depuis 2003, elle augmente en fonction de l’espérance de vie à la retraite. Les pouvoirs publics pourraient accélérer le mouvement en la portant à 42 voire 42,5 années. L’inconvénient de cette mesure est son faible rendement à court terme. En revanche, à la différence du report de l’âge légal, elle ne pénalise pas ceux qui ont commencé à travailler tôt. Autre piste qui toucherait l’ensemble des actifs, la modification du mode de calcul des pensions. En lieu et place des vingt cinq meilleures années, le gouvernement pourrait imposer comme le suggère le Conseil d’orientation des retraites l’ensemble de la carrière. Il en résulterait, en moyenne, une baisse des futures pensions. Cette mesure pose un réel problème d’équité car la retraite des fonctionnaires est calculée sur la base de 75 % des six derniers mois.

Les cadres et les retraités risquent d’être les premières victimes de la réforme en préparation. Les négociations en cours de discussion sur l’Agirc et l’Arrco dont les réserves financières disparaitront entre 2016 et 2020 devraient aboutir à une désindexation des pensions plus ou moins longue. Cette disposition frappera en priorité les cadres retraités. Ceux en activité pourraient être également pénalisés à travers une augmentation des cotisations qui n’ouvriraient pas de nouveaux droits pour la retraite.

Les retraités pourraient également être mis à contribution par le relèvement du taux de CSG qui est aujourd’hui inférieur à celui des actifs. De même, le gouvernement pourrait supprimer l’abattement de 10 % applicable aux pensions pour le calcul de l’impôt sur le revenu.

Jacques Bichot : Pour faire des économies, le moyen le plus efficace est de mettre tout le monde à contribution. Et si on demande également aux cotisants et/ou contribuables de mettre la main à la poche, cela est encore plus efficace dans l’immédiat.La pression fiscale et celle des cotisations sociales sont déjà si fortes qu’on ne peut pas en rajouter beaucoup. Ce sont donc les retraités, globalement moins à plaindre que les jeunes, qui devraient logiquement faire le plus gros effort.Je ne crois pas que l’on puisse conserver éternellement le tabou de la protection des retraités qui n’est ni justifié, ni soutenable. Si on ne rééquilibre pas en faveur des jeunes et des travailleurs, la guerre des générations pourrait bien pointer son nez !

Avec là encore un problème à résoudre : certains perçoivent de toutes petites pensions, et il faudrait les exempter de cet effort. Mais la multiplicité des régimes rend cela difficile : quatre ou cinq pensions minimes peuvent au total procurer une réelle aisance. Pour pouvoir organiser les sacrifices de manière équitable, il nous faudrait un régime unique. Quand va-t-on enfin aller dans ce sens ?

La plupart des économies permises par la réforme de 2010 ont porté sur les salariés. Cela va t-il encore être le cas ?

Philippe Crevel : Le régime général des salariés est le premier concerné par les déficits d’où la nécessité de prendre des mesures d’ajustement. Certes, le régime général sert de béquille à de nombreux régimes spéciaux. En outre, la question du financement des retraites des fonctionnaires reste entière même si le taux de cotisation est en cours d’harmonisation. Dans les faits, il est plus facile de prendre des mesures qui impactent les salariés que d’en prendre qui concernent les fonctionnaires ou les bénéficiaires des régimes spéciaux. Le gouvernement pourra-t-il mécontenter sa base qui doit avaler actuellement bien des couleuvres ?

Jacques Bichot :Les travailleurs étant aux neuf dixièmes des salariés du privé ou du public, il est clair que ce sont ceux-là qui procureront la majorité des économies (anciens travailleurs) et des ressources (personnes actuellement en emploi). Les travailleurs indépendants doivent faire un effort équivalent en proportion, pas en volume.

Reste la répartition des efforts entre salariés du privé et du public. Les retraites du public sont incontestablement plus généreuses, donc il ne serait pas anormal que la fonction publique soit globalement davantage mise à contribution.

Va t-on briser le "tabou" des retraités en les mettant directement à contribution ?

Philippe Crevel : Le tabou est déjà tombé. Le gouvernement a, en effet, institué une contribution sur les pensions de 0,3 % qui passera à 0,6 % en 2014 afin que les retraités participent au financement de la dépendance. Les règles de désindexation mises en œuvre depuis 1993 commencent également à réduire le pouvoir d’achat des retraités. Si avant 1993 les pensions étaient indexées aux salaires, elles le sont depuis à l’indice INSEE hors tabac. Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault pourrait aller plus loin en désindexant complètement les pensions ce qui pourrait ponctionner le pouvoir d’achat des retraités de plus d’un milliard d’euros en 2013. Il faut, par ailleurs, souligner que les retraités français ne sont pas tous des nantis, la retraite moyenne est inférieur à 1300 euros par mois.

Les hauts revenus et les entreprises avaient été plutôt épargnés en 2010 . Peut-on s'attendre à une plus forte ponction de la part du nouveau gouvernement ?

Philippe Crevel : Laretraite par répartition suppose que ce sont les actifs qui paient pour les pensions des actuels retraités. Il s’agit d’une solidarité intergénérationnelle et professionnelle. Ce n’est qu’à titre accessoire et pour financer des actions de solidarité que les revenus non professionnels, c'est-à-dire les revenus issus du patrimoine sont appelés à l’aide. Avec des prélèvements sociaux de 15,5 %, avec l’assujettissement de nombreux produits de l’épargne au barème de l’impôt sur le revenu, il est difficile de trouver de nouvelles recettes à la hauteur des besoins en taxant le patrimoine. Il serait certes envisageable de faire cotiser plus fortement les cadres supérieurs et dirigeants sans constitution de droits pour la retraite mais il faut souligner que le taux de remplacement, c'est-à-dire le montant de la pension par rapport au dernier salaire est déjà faible et est en déclin, il est entre 40 et 55 % voire moins dans certains cas. Aller dans cette direction risquerait d’ouvrir encore plus grande les portes vers l’expatriation des cadres supérieurs.

Les entreprises quant à elles devront payer une partie de l’augmentation des cotisations pour les complémentaires. En ce qui concerne les régimes de base, elles supportent déjà une partie de l’augmentation des cotisations pour financer le retour partiel de la retraite à 60 ans décidée par François Hollande. Une nouvelle augmentation des cotisations serait un très mauvais signal et pourrait avoir dans le contexte économique actuel de lourdes conséquences en matière d’emploi et d’investissement.

Quels sont ceux qui, malgré des beaux discours politiques, pourront échapper à la réforme ?

Philippe Crevel : Sans restauration d’une croissance à 2 %, nul ne pourra échapper à une dure remise en cause de notre système de retraite. Ce dernier a été bâti quand la France comptait peu de retraités, le plein emploi et un taux de croissance supérieur à 3 %. Avec l’arrivée des classes nombreuses du baby boom à la retraite, avec l’allongement de l’espérance de vie et avec une stagnation économique de longue période, nous sommes tous confrontés au problème du financement des retraites. Les digues qui aujourd’hui protègent la fonction publique ne seront pas éternelles. Un gouvernement ambitieux et courageux pourrait opter pour une réforme systémique qui rebattrait l’ensemble des cartes. Une réforme systémique pourrait permettre l’instauration d’un régime unique par points plaçant l’ensemble des actifs en situation d’égalité. Les pensions pourraient être calculées en prenant en compte, comme en Suède, l’espérance de vie à la retraite. Certes, ce système ne résout pas en soi les problèmes de financement, mais il permet sans secousse et de manière neutre d’ajuster les dépenses aux recettes. Une telle réforme a été réalisée en Suède et également en Italie. La CFDT y est favorable tout comme certains économistes proches du PS comme Antoine Bozio ou Thomas Piketty. Alors, pourquoi toujours remettre à demain, cette réforme…

Jacques Bichot : Il faut distinguer entre mesures d’urgence (désindexer les pensions), mesures à moyen terme (augmenter la durée d’assurance requise pour le taux plein, relever encore les âges légaux de la retraite), et les mesures structurelles (unification du système, passage aux points, modification des règles d’attribution des droits à pension en prenant mieux en compte l’investissement dans la jeunesse). Pour les mesures d’urgences, il ne devrait pas y avoir trop d’échappatoires. Pour les autres, ce sera la lutte des lobbies !

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