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Retour de flammes

Reconstruction de Notre Dame : Emmanuel Macron prend-il le risque du « too much » ?

Le Président de la République s'expose à un effet boomerang s'il en fait trop, car les catholiques et les Français en général attendent de lui un engagement durable et profond en faveur de la sauvegarde et de la transmission de notre culture.

Atlantico : Suite à l'incendie de Notre Dame, le gouvernement a annoncé un projet de loi dédié à la reconstruction de la cathédrale. Au regard des tensions existantes entre les catholiques et Emmanuel Macron (aussi bien sur la question du patrimoine chrétien, de bioéthique, de famille, les déclarations d'Aurélien Taché comparant le voile islamique et le serre-tête d'une jeune catholique) quel est le risque, pour le président de se trouver confronté à un effet boomerang s'il venait à en faire trop ?

Jérôme Fourquet : Nous étions dans un moment de communion et Emmanuel Macron était dans son rôle en se portant en soutien et au chevet de la communauté catholique qui était douloureusement affectée par cet événement là. Les catholiques peuvent tout à fait accepter et recevoir ce geste de soutien moral et d’attention. Maintenant, là ou il faut raison garder, c’est de savoir si nous nous en tenons là ou est-ce qu’il s’agit d’instrumentaliser ce moment. Les catholiques auront réponse à cette question dans les prochains mois quand  arrivera sur le haut de la pile des dossiers à traiter par cette majorité la question de l’élargissement de la PMA. Nous avions déjà tous les ferments de cette situation au moment du discours des Bernardins. Un discours de haute tenue qui cochait un certain nombre de cases et envoyait des signaux aux catholiques qui s’est terminé par “votre interpellation ne peut pas être injonctive” et sur un certain nombre de sujets, nous ne bougerons pas notre cap. Je pense que les données de l’équation n’ont pas fondamentalement évolué depuis ce moment là.

Edouard Husson : C’est bien typique de l’inflation législative qui caractérise le progressisme ! Je voudrais qu’on m’explique pourquoi on a besoin d’un texte législatif. Notre pays est-il si démuni en mécanismes de décisions politiques, si peu capable d’agir dans la normalité de l’action publique que l’on ait besoin d’un texte de loi? Le pays a-t-il si peu confiance dans son gouvernement qu’il ne supporte pas, pour une fois, que le pouvoir exécutif prenne des décisions en urgence, imposées par les circonstances? Ou bien le pouvoir veut-il faire beaucoup de bruit pour que l’on ne pose pas de questions embarrassantes sur les choix budgétaires de ces dernières années, qui se sont fait au détriment du patrimoine? Ou bien, comme vous le suggérez, s’agit-il d’une ruse politicienne pour mettre un projet de lois sympa pour les cathos en face de futures lois contraires à la loi naturelle et à la distinction irréductible entre l’humain et le reste du créé? 

Comme catholique, et donc comme dépositaire du patrimoine le plus ancien et le précieux de la nation, on a envie de dire au Président: laissez-nous tranquilles et, surtout, cessez les déclarations grandiloquentes ! Venez, vous êtes le bienvenu, pour partager en silence notre recueillement, notre chagrin très profond devant un tel gâchis. Si vous voulez, aussi, que nous parlions des erreurs commises par l’Etat en matière de protection du patrimoine, des budgets manquants, alors, oui, parlons-en. Et, rassurez-vous, nous autres catholiques nous n’aimons pas les pénitences publiques et démonstratives: nous leur préférons la discrétion du confessionnal. Venez, nous vous attendons, pour un discours de vérité, à huis clos. Vous nous avez pris de haut dans votre discours au Collège des Bernardins. Vous êtes l’héritier de politiques menées depuis quarante ans trop souvent hostiles à la doctrine sociale de l’Eglise et aux lois non écrites qui font l’humanité. Alors, oui, dialoguons ! 
Il y a là pour l’épiscopat, pour les catholiques, une occasion de reprendre en main beaucoup de questions qui sont mal parties. 

Plus largement, ce risque d'effet boomerang ne pourrait-il pas également se présenter pour Emmanuel Macron -face à tous les Français- dans un moment ou Notre Dame a pu réveiller un sentiment d'appartenance nationale, d'enracinement et de culture, et vient ainsi se heurter à d'anciennes prises de parole du président, dont le « il n’y a pas de culture française » a été remarquée, tout comme la déclaration de Nicole Belloubet indiquant : “La France s’est toujours constituée, agrégée, autour d’un multiculturalisme séculaire, le nier ce n’est pas comprendre notre histoire” ?

Jérôme Fourquet : Cet événement révèle cette contradiction. Ce n’est pas forcément totalement opposé, il peut y avoir une majeur et une mineur. On peut voir aussi que l’exercice du pouvoir, le fait d’endosser des responsabilités, rend peut-être Emmanuel Macron beaucoup plus sensible à cette dimension de continuité historique. Mais en tant qu’observateur, on ne peut que souligner qu’il y a quand même une différence de tonalité assez marquée entre la “start-up nation”, les premiers de cordée, “ceux qui prennent leur risque”, le titre même de son livre “Révolution”, et l’aspect beaucoup plus conservateur des propos tenus récemment. Nous n’étions quand même pas très loin du “long manteau d’églises et de cathédrales”, discours tenu par Nicolas Sarkozy en son temps. La question est de savoir si nous sommes sur des convictions successives d’un président qui met en avant, au gré des événements, tel ou tel aspect de sa personnalité pour être plus en adéquation possible avec le moment, ou s’il s’agit du signe d’une évolution de fond du logiciel macronien. On voit aussi que ce logiciel n’était pas forcément totalement stabilisé et que sur des questions comme la laïcité, le grand discours qui devait intervenir depuis des mois n’a toujours pas été prononcé, ou que la doctrine concernant l’Islam n’est pas totalement fixée. Le livre récemment publié de Emelien et Amiel ne fixe pas un corps de doctrine qui serait directement opérationnel et solidement charpenté auquel tout les marcheurs pourraient se raccrocher. Tout cela laisse du coup une certaine latitude à Emmanuel Macron qui peut puiser sur différents registres ou inspirations au fil du temps et des événements.

Edouard Husson : Beaucoup de catholiques seront capables d’expliciter, de manière élaborée, la signification du 15 avril 2019. Nous en sommes arrivés au point ou le lien avec le passé, avec l’héritage spirituel de notre pays, est en partie rompu. Le tragique enchaînement de causes, certaines lointaines, d’autres immédiates, qui ont conduit à l’incendie de la toiture de Notre Dame, peut, si nous sommes à la hauteur de l’événement, agir comme un révélateur de tous les renoncements de notre pays. On a d’autant plus de raison d’être optimiste que, chez beaucoup de Français pour qui le catholicisme ne signifie plus grand chose et, même, pour qui la culture chrétienne n’existe plus, on a assisté cette semaine à une profonde émotion, un élan du coeur, des manifestations de générosité remarquables. Cela va beaucoup plus loin qu’un accès de sentimentalisme. Il y a bien sûr les dons des très riches, qui renouent avec la tradition médiévale, de dons à l’Eglise par les plus fortunés, en particulier pour bâtir les cathédrales. Il y a aussi ces dizaines de milliers de petits donateurs qui se sont manifestés dès les premières heures d’ouverture du don en ligne. Alors, oui, en face, il y a bien des individus désagréables: ces catholiques de ressentiment qui se plaignent qu’on donne aux pierres plus qu’aux hommes - franchement, de la part de la Fondation Abbé Pierre, vu la générosité des Français à leur égard depuis des décennies, c’est indécent de tweeter comme ils l’ont fait. Et vous n’empêcherez pas qu’il reste, à gauche, un matérialisme un peu borné qui consiste à opposer le service des pauvres et l’action de l’Eglise; alors que c’est exactement le contraire qui se passe: jamais on ne s’est autant préoccupé des plus démunis en France que vers 1780, avant la grande révolution individualiste. Face au drame de Notre Dame, le peuple français se réveille, reprend conscience de ce qui compte pour lui. On observe depuis des années l’émergence d’un nouveau conservatisme français, qui veut placer toute politique dans la perspective de notre spiritualité, notre histoire, d’investissements à long terme, d’un renouveau éducatif. L’événement de Notre Dame vient faire cristalliser définitivement tout cela. Et un président progressiste, dernière incarnation d’un individualisme dépassé, risquerait en effet de se trouver en porte-à-faux s’il voulait se mettre en avant à l’occasion de l’événement, au lieu de plonger dans le silence, le recueillement au milieu de son peuple. Emmanuel Macron saura-t-il fermer le robinet des mots, faire silence et entendre monter la complainte spontanée d’un peuple éploré ?

Dans quelle mesure la sincérité et la cohérence des positions d'Emmanuel Macron et de son gouvernement pourraient-elle devenir un risque dans le contexte actuel ?

Jérôme Fourquet : Cela est le risque d’une cohérence qui ne serait pas trouvée et qui serait prise en défaut. Le paramètre qui pourrait nous permettre de répondre consiste à savoir si ces phénomènes d’aller-retour vont se répéter ou si nous sommes sur le signe d’un tournant qui serait en train de se stabiliser. L'exercice de la charge l’Etat, à ce niveau là, comme l’ont dit ses prédécesseurs, ne laisse pas indemne, et vous amène à vous interroger sur vous même et sur un certain nombre de considérations. Dans un tel cas, cela peut être compris par une partie de l’opinion qui peut penser qu’Emmanuel Macron les amène à le suivre en montrant un certain nombre de réalités qui n’avaient pas forcément été intégrées.

Edouard Husson : Vous avouerez que nous avons un curieux enchaînement d’événements. Le Président devait intervenir lundi soir pour annoncer, entre autres choses, la disparition de l’ENA, c’est-à-dire son intention de détruire un pilier de plus de l’édifice construit par le Général de Gaulle. Il en est empêché par les circonstances. Mais son discours fuite dans les médias. Le comportement du président est sidérant dans la mesure où il a nommé, voici presque deux ans, un directeur de l’ENA, Patrick Gérard, qui est l’un des plus remarquables de nos hauts fonctionnaires, authentique réformateur en même temps que très fin connaisseur du temps long de l’Etat; le mandat du nouveau directeur était clair: celui d’une accélération de la réforme de l’Ecole, déjà entamée, mais qui pourrait avancer plus vite. Et dix-huit mois plus tard, on change brusquement de cap. Qu’on ne nous parle plus jamais d’attitude gaullienne chez le Président ! Jamais le Général de Gaulle n’aurait ainsi, sans crier gare, décider de lâcher quelqu’un qu’il avait lui-même nommé. Nous avons affaire à une présidence erratique ! Comment voulez-vous, face à de tels comportements, que les Français aient, en général, confiance ?

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