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Quotas d’immigration : la France a-t-elle les moyens de ses « ambitions » ?
©FRANCOIS GUILLOT / AFP

Question qui fâche

Quotas d’immigration : la France a-t-elle les moyens de ses « ambitions » ?

Dans un entretien donné au JDD de Christophe Castaner, le ministre de l'Intérieur a indiqué que le gouvernement ne fermait pas la porte à une politique migratoire de quotas. Mais est-ce seulement réalisable ?

Laurent  Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant. Membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico :  S'il n'est pas encore précisé comment ces quotas pourraient fonctionner, notamment en ce qui concerne le regroupement familial ou les études à l'étranger, la question reste problématique. La France peut-elle attirer les profils qu'elle recherche avec une telle politique ?

 
Laurent Chalard : Les politiques de quotas migratoires sont toujours complexes à mettre en place et leur efficacité n’est pas forcément au rendez-vous car tout dépend de ce que recherche exactement le gouvernement. Si l’objectif est de combler les déficits en main d’œuvre dans certains secteurs peu attractifs pour les nationaux, comme le BTP, on peut se demander à quoi cette politique pourrait bien servir, puisqu’en théorie, n’importe quel immigré arrivant en France, quel que soit le motif, est censé pouvoir exercer ce type d’emploi. On peut d’ailleurs se demander s’il ne serait pas plus pertinent de revaloriser les métiers concernés auprès de nos concitoyens, à commencer par les descendants d’immigrés, qui ne se bousculent pas pour les exercer du fait d’une mauvaise image, pas toujours justifiée. Par contre, si l’objectif est d’attirer des « cerveaux » dans l’optique de renforcer les capacités d’innovation du pays, dans un contexte de concurrence internationale exacerbée pour capter les meilleurs éléments de la planète, cette politique peut éventuellement se justifier, en proposant des quotas d’entrées pour différents types de métier, que l’on considère comme étant innovants. Cependant, encore faut-il que le marché de l’emploi français ait réellement le besoin de cette main d’œuvre, puisqu’à l’heure actuelle on constate plutôt une émigration des « cerveaux » français, notre pays étant dans l’incapacité de leur offrir un emploi adapté. La situation est particulièrement inquiétante pour les détenteurs d’une thèse, diplôme le plus élevé à l’échelle internationale, mais peu reconnu sur le marché de l’emploi en France, dont les entreprises se méfient des personnes innovantes.
 

Dans une étude du Pew Research Center, il est dit que 69% d'immigrants d'Afrique subsaharienne sont entrés aux États-Unis grâce à son programme de visa de diversité (Green Card), qui exige que les candidats aient au moins un diplôme d'études secondaires. Qu'est-ce qui fait que les Etats-Unis attirent de meilleurs profils ? La France peut-elle inverser cette tendance ?

Les Etats-Unis attirent de meilleurs profils pour deux principales raisons. 
 
La première est la situation de l’emploi et les caractéristiques du marché du travail. D’un côté, la France se caractérise par un chômage de masse, qui touche aussi bien les personnes non diplômées que celles diplômées, en particulier lorsqu’elles sont d’origine étrangère, dans un contexte où il est difficile de débaucher, les employeurs ne souhaitant pas prendre de risques. De l’autre côté, aux Etats-Unis, pour une personne étrangère diplômée, les possibilités de trouver un emploi, qui plus est correspondant à son niveau de diplôme, sont beaucoup plus importantes du fait d’un chômage moindre, mais surtout grâce à la flexibilité du marché du travail, qui fait qu’un recruteur américain ne prend guère de risque à embaucher un étranger car il pourra le débaucher facilement s’il n’est pas compétent. Sans surprise, pour un immigré diplômé, les perspectives d’avenir paraissent meilleures Outre-Atlantique.
La seconde raison concerne la place des populations diplômées au sein des deux sociétés. Aux Etats-Unis, leader mondial de l’innovation, il existe un besoin permanent de « cerveaux » pour permettre au pays d’innover dans un contexte où le système scolaire américain ne répond pas à la demande en main d’œuvre très diplômée et innovante de l’économie, en particulier dans le secteur privé, où l’innovation joue un rôle primordial. Depuis plusieurs décennies, il existe un véritable « brain drain », le pays s’appropriant les plus brillants cerveaux de la planète. A contrario, en France, les secteurs innovants sont beaucoup moins nombreux, le système scolaire français produisant d’une certaine manière trop de diplômés par rapport aux besoins de son économie, dans un contexte de sous-investissement du secteur privé dans la recherche. Il n’y a donc guère de place pour des étrangers.
Il paraît difficile pour la France d’inverser la tendance à court terme car cela passerait par une Révolution de son système économique. Tant que l’économie française continuera de se caractériser par une fermeture d’esprit, bridant l’innovation des plus jeunes (aux Etats-Unis, lorsqu’un jeune à une idée géniale, on lui prête de l’argent pour qu’il crée son entreprise, en France, on fera tout pour lui mettre des bâtons dans les roues), et un manque de flexibilité, limitant la prise de risque des recruteurs, le marché de l’emploi hexagonal restera peu dynamique et peu attractif pour les plus brillants cerveaux de la planète.
 

Si des immigrés diplômés quittent leur propre pays et se rendent en Europe ou aux Etats-Unis pour exercer leur profession, n'est-ce pas problématique pour le pays d'émigration ? N'entretient-on pas une forme de cercle vicieux ? Quels peuvent-être les risques ?

 
Pour la plupart des pays d’émigration, en particulier les pays les plus pauvres qui disposent de peu de main d’œuvre bien formée, ce « brain drain » constitue effectivement un problème important, qui risque de limiter leurs capacités de développement économique. En effet, comment faire fonctionner correctement une économie, s’il n’y a plus d’informaticiens, comment maintenir en bonne santé une population, s’il n’y a plus de médecins, et comment assurer l’éducation de cette population, s’il n’y a plus d’enseignants ! Il y a une forme d’égoïsme des pays développés, qui ne se préoccupent que des besoins de leur économie, c’est-à-dire rester le plus innovant possible en essayant d’attirer les cerveaux du monde entier, et non du développement économique des pays pauvres, qui passent par l’existence d’une classe de travailleurs diplômés. 
Concernant l’émergence d’un cercle vicieux, tout dépend de la nature de l’immigration. Si le séjour des immigrés diplômés est temporaire, ce n’est pas forcément un problème, car après avoir été formé dans les pays développés, ils peuvent ensuite contribuer au développement de leur pays d’origine une fois qu’ils retournent s’y installer. C’est ce que l’on constate souvent en Inde ou en Chine par exemple. Par contre, si l’immigration a vocation à être définitive, c’est une perte irrémédiable pour les pays de départ. C’est ce que l’on constate, en règle générale, pour les immigrés originaires du continent africain.  
Le risque est donc que le fossé d’innovation entre pays riches et pays pauvres, que l’on a hérité depuis les prémices de la Révolution Industrielle en Europe Occidentale au XVIII° siècle, ne se résorbe pas dans le futur car les populations les plus diplômées, entendues comme les plus compétentes, continueront de se concentrer dans les pays riches. 

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