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Qui pourrait être le de Gaulle capable de sauver le capitalisme de ses ennemis (comme de lui-même) ?
©SAUL LOEB / AFP

Sauvable ?

Qui pourrait être le de Gaulle capable de sauver le capitalisme de ses ennemis (comme de lui-même) ?

Dans un entretien donné à La Croix, l'ancien chef économiste du FMI, Olivier Blanchard indique qu'il est nécessaire de remettre en cause certains dogmes du capitalisme mondial.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico :  En quoi le capitalisme a-t-il besoin d'être sauvé et quelles sont les menaces qui pèsent sur lui ? 

Edouard Husson : L’article d’Olivier Blanchard est très « gorbatchevien ». Je veux dire qu’il reste absolument dans l’épure du système établi mais il pense qu’il est possible de le changer par quelques réformes: par exemple un accord international sur un plancher d’imposition. Ou bien une intensification des efforts de lutte contre le réchauffement climatique mais qui reste dans une perspective absolument top down. C’est le vieux monde, lucide sur son propre déclin, et qui cherche quelques expédients. De même, quelle prudence dans la dénonciation du libre-échangisme absolu ! Elle a le mérite d’être formulée et ce n’est pas rien pour un ancien chief economist du FMI. Cependant, la pensée géopolitique sous-jacente reste très conformiste. Blanchard ne voit pas que c’est l’Occident qui a fait voler en éclat l’unité ukrainienne. Et il est très loin de se demander quelle est la signification économique de la nouvelle guerre froide contre la Russie. Je ne vois nulle part de réflexion sur le dollar ni sur la signification profonde de l’affrontement commercial entre les Etats-Unis et la Chine. 
Cela dit, ne boudons pas notre satisfaction: un expert/acteur important de la mondialisation néo-libérale est prêt à lancer un débat « interne au parti ». Il n’a pas de solution convaincante, certes, mais il accepte de poser un certain nombre de questions. 

Nicolas Goetzmann : Le capitalisme est d'abord menacé par sa dégénérescence de ces dernières décennies au sein des sociétés occidentales. Sous l'effet d'au moins deux facteurs qui se complètent. Le premier découle de la réponse des sociétés occidentales à la crise inflationniste des années 70 qui a eu pour objectif de débuter une ère de répression des coûts salariaux. Il fallait, pour une bonne raison (la lutte contre l'inflation), calmer les hausses de salaires qui devenaient insoutenables et qui déséquilibraient l'ensemble de ces économies, sans que cela ne profite d'ailleurs aux salariés, rongés par la hausse des prix. Pour ce faire, les politiques monétaires se sont orientées vers un objectif de lutte contre l'inflation en faisant passer la lutte pour le plein emploi au second plan. Cela s'est mis en place de façon institutionnelle en Europe avec les prémisses de l'euro, et cela a été gravé dans le marbre avec les traités européens instituant la monnaie unique. Du côté des Etats-Unis, le mandat monétaire prend bien en compte le plein emploi, mais la "jurisprudence" de la FED a conduit l'institution à privilégier la lutte contre l'inflation. Le problème de cette approche est que l'inflation a été terrassée dès le milieu des années 80, après quelques années de frein monétaire, mais que nous avons poursuivi cette politique pendant les 30 années suivantes. Le résultat est parfaitement illustré par un graphique publié par le Economic Policy Institute qui montre l'écart entre rémunération des salariés et la productivité aux Etats-Unis depuis 1973. Ce même institut décrit également cette problématique comme liée aux politiques menées par les banques centrales. 

Puis, la mondialisation est venue se greffer sur cette situation de répression salariale existante. La compétition pour des salaires toujours plus bas a pu commencer et les salariés les moins qualifiées des pays occidentaux en ont été les premières victimes. Même si l'effet économique de la mondialisation a été positif, cela a conduit à créer une classe de perdants, majoritaires dans les sociétés occidentales, ce qui s'accorde très mal avec toute idée de démocratie. Si ces démocraties ne font pas de l'élévation de niveau de vie de leur population une priorité, et que celle-ci devient simplement accessoire, alors nous ne pouvons nous étonner de la victoire de Donald Trump, du Brexit, et de l'émergence en France des Gilets jaunes. 

Quels sont les effets de cette dérive du capitalisme ? 

Edouard Husson : Il faut pointer les principaux problèmes. Le capitalisme contemporain est malade de sa monnaie: avant même que le terme existe, on a fait du quantitative easing, massivement. En fait, depuis la décision de Nixon de détacher le dollar de l’or, en 1971. Et, pour en limiter l’impact inflationniste, on a mis en place, à partir des années 1990, le libre-échange intégral, moyen de comprimer les salaires et de faire baisser les prix à la consommation. A mes yeux, le désordre monétaire est le premier facteur et l’évolution du commerce mondial ne fait qu’en découler. On voit bien que la politique étrangère de Trump se comprend essentiellement par son souci de préserver le rôle de monnaie internationale du dollar. C’est pour cela qu’il choisit le monde sunnite contre les Iraniens. C’est aussi pour cela qu’il voudrait un accord avec la Russie, dont il sait très bien, qu’alliée à la Chine, elle a le pouvoir de défier l’étalon-dollar. 
En fait, ce que des générations de dirigeants et d’analystes n’ont pas voulu voir depuis 1971, c’est que le grand désordre monétaire créé par les Américains obligeait à trois contre-mesures: tout d’abord accepter le flottement monétaire généralisé et faire du taux de change un instrument de la politique économique nationale (ou européenne); ensuite, veiller à l’équilibre budgétaire pour ne pas être à la merci des marchés; enfin garder la protection commerciale, la régulation financière et l’immigration choisies comme des leviers pour compenser ce que l’arme monétaire ne pouvait pas obtenir. Les Européens, sous la conduite peu éclairée des gouvernements français et allemands successifs, ont retenu uniquement l’objectif budgétaire; or ils se sont rendu impossible de l’atteindre sans gros dégâts car ils ont abandonner les deux autres points de ce triangle de la sagesse économique: les changes fixes combinés au libre-échangisme absolu (celui des hommes, des marchandises et des capitaux) ont été générateurs de chômage, de perte de pouvoir d’achat et de déclin démographique. 

Nicolas Goetzmann : La conséquence de cette dérive du capitalisme qui a oublié de faire de l'élévation du niveau de vie de la population son objectif prioritaire, c'est la naissance et le renforcement d'une opposition à ce capitalisme. Les mouvements politiques qui cherchent à abattre le système prospèrent sur cette situation de répression des niveaux de vie. Que cela soit à gauche, ou à droite de l'échiquier politique. L'aspect tragique est que la survenance de ces oppositions a un effet de polarisation pour ceux qui voient le "système" comme parfait par simple jeu de contradiction. Ils défendent le commerce, la démocratie et la mondialisation contre des forces obscures, et ne se posent alors plus beaucoup de questions sur le mal qui est causé par la dégénérescence du système qu'ils ne parviennent pas à regarder en face. Or l'enjeu n'est pas de continuer à faire comme avant ou de tout remettre en cause, mais de se poser la question de savoir comment il serait possible de conserver un système qui s'est révélé le plus efficace pour le développement économique de la planète, la réduction du taux de pauvreté mondial, tout en corrigeant ses effets concernant les classes moyennes et populaires occidentales. Il faut que les élites actuelles acceptent de regarder dans le moteur, acceptent que des erreurs ont été commises, le reconnaissent, et les traitent de façon sérieuse. C'est une refonte intégrale du système qui est nécessaire, et effectivement, une remise en cause des dogmes qui nous écrasent depuis 30 ans. 

Quels sont les profils, des petites ou grandes entreprises, aux syndicats, en passant par les politiques ou les élites qui pourraient être en mesure de le sauver ? 

Edouard Husson : Nous avons entendu bien des fois des commentateurs s’apitoyer sur le manque de lucidité économique des dirigeants des années 1920 et 1930. Mais on a le droit d’être aussi sévère avec ceux de notre époque. En particulier les Européens. En particulier les dirigeants français et allemands. La combinaison des taux de change fixes, érigés en dogme intégriste par la mise en place de l’euro, et de la libre circulation totale des capitaux, des marchandises et des hommes, a produit le grand désordre européen auquel nous assistons. La capacité des sociétés à soutenir le choc a été variable, de la Grèce, à un bout du désastre, totalement broyée, à l’Allemagne, qui regarde les choses de haut mais y a totalement sacrifié sa démographie. Les dirigeants ont usé et abusé du terme de résilience. Une fois que l’on est sorti des cas bien spécifiques, individuels, analysés par Cyrulnik, c’est une notion à bannir absolument, surtout pour parler de collectifs. Philippe Séguin avait parlé de « Munich social » à propos de Maastricht mais tous les observateurs de la résilience des sociétés dans la crise nous proposent en fait le vichysme économique comme modèle. Non! La question qui se pose aujourd’hui, c’est celle de la résistance et de la reconquête de notre marge de manoeuvre économique - au sens large. Il ne faut pas mépriser les populismes: ils montrent que nos sociétés, bien que vieillissantes, ne veulent pas mourir. Il ne faut pas redouter les révoltes, comme celle des Gilets Jaunes: elles témoignent, malgré le conditionnement auquel nous avons été soumis par la pensée dominante, que nos sociétés, bien que privées d’une partie de leurs prérogatives politiques, veulent rendre à la nation démocratique son efficacité historiquement prouvée. Évidemment, la tâche de rétablissement de la maîtrise économique est une tâche qui défie les capacités ordinaires. Le prochain de Gaulle devra être en mesure de jouer de toutes les touches d’un clavier qui ressemble plus à des grandes orgues qu’à un accordéon: il faudra être capable à la fois de mobiliser ce qu’il y a de meilleur dans notre histoire, de construire un système éducatif révolutionnaire, de stabiliser la monnaie, d’investir dans l’industrie 4.0, de briser les privilèges indus, de libérer les forces créatives...

Nicolas Goetzmann : L'intervention d'Olivier Blanchard est ici intéressante. Il a dirigé la recherche économique du FMI et pointe les excès du capitalisme. Tout comme Christine Lagarde a pu reconnaître que la politique de répression de Donald Trump à l'égard de la Chine était nécessaire. Tout comme les anciens présidents de la FED, Ben Bernanke et Janet Yellen ont pu faire en sorte d'enclencher une politique plus favorable au plein emploi. Les économistes, au niveau mondial, perçoivent très bien ces réalités qui menacent le capitalisme lui-même. En réalité, tous les outils sont sur la table pour pouvoir en finir avec une trajectoire économique désaxée. Il suffit aux politiques de se réapproprier un discours économique global, qui prend en compte ces réalités. La problématique a été pointée dans les années 90 par le Prix Nobel Paul Krugman, dans un article intitulé "un pays n'est pas une entreprise". Le discours économique, et cela est parfaitement vrai en France, est totalement dominé par l'idée que le bien des entreprises fera le bien collectif. Or, c'est l'inverse, le bien des entreprises découle de la prise en compte de l'ensemble de la société, les salariés et les entreprises traitées sur un pied d'égalité en ce qui concerne la politique macroéconomique. Le plein emploi, c'est l'assurance d'une hausse de la consommation, de l'investissement, et du chiffre d'affaires, en parallèle à la hausse du pouvoir d'achat. Les élites économiques ont des réponses à apporter, en prenant un pays dans son ensemble, et non pas en favorisant une catégorie plutôt qu'une autre. Il appartient donc aux politiques de se saisir de ce discours économique qui est aujourd'hui conscient de la situation et qui a des solutions. Cela suppose une capacité de remise en question, et de proposer aux électeurs de nombreuses solutions qui étaient écartées du débat. Et cela suppose également une véritable force politique, parce que les enjeux sont lourds, renégociation des traités européens ou des termes du commerce mondial. Cela aurait pu arriver calmement au cours des 10 dernières années, cela n'a pas été le cas. Le tout est maintenant de savoir si les politiques, contraints par le contexte actuel, vont arriver à faire ce parcours de changement de dogmes, avant que les forces anticapitalistes ne s'approchent du pouvoir. 

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