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©ALAIN JOCARD / AFP

A l'école du politique

Quatre leçons de l’affaire Griveaux : du narcissisme à la sécurité nationale en passant par la politique

Si tous les éléments de l'affaire Griveaux ne sont pas encore connus, on peut déjà en tirer quelques leçons.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Tous les éléments de cette affaire ne sont pas encore connus, mais celle-ci se présente d’ores et déjà comme une grande première dans l’histoire de la vie politique française. On peut en tirer quelques leçons, sous réserve d’inventaire.

1ère leçon : le narcissisme des hommes politiques. Chacun est évidemment libre d’avoir les fantasmes et les pratiques sexuelles qu’il veut, sous réserve que les gens soient consentants. Cela étant, toutes les pratiques ne se valent pas, et rien n’interdit de les hiérarchiser ou de les questionner. Les hommes ont un rapport complexe avec leur pénis, comme du reste tous les êtres humains ont un rapport complexe avec leur corps, surtout dans nos sociétés individualistes où l’apparence compte beaucoup. Mais le fait de filmer son sexe en érection pour l’envoyer à sa maîtresse n’est pas banal. Cela en dit long sur la dose de narcissisme qu’implique la carrière politique. Mais cela doit se retrouver dans toutes les activités qui ont un lien avec le pouvoir. 

2ème leçon : la politisation de la vie privée. Diffuser des images privées sans l’accord de la personne est un acte abject qui mérite une condamnation. Une exception cependant : lorsque les images en question relèvent d’un sujet d’intérêt général. Force est de reconnaître que l’argument avancé par l’artiste russe Piotr Pavlenski est recevable : s’il a décidé de diffuser ces images, dit-il, c’est parce que Benjamin Griveaux a voulu faire le malin, parce qu’il a misé sa communication sur son image d’homme intègre et fidèle aux valeurs familiales. Donc, c’est Griveaux qui a commencé : c’est lui qui fait le choix de politiser sa vie privée. Dans ces conditions, il n’a que ce qu’il mérite. L’argument se tient et la justice doit en tenir compte. Le juge doit contextualiser les actes, sinon ce serait trop facile : n’importe quel homme politique pourrait mentir effrontément sans risquer d’être jamais démenti. On a le même problème avec Marine Le Pen qui a choisi de diffuser des images de Daech : certes, en publiant ces images terribles, elle est susceptible d’avoir enfreint la loi, mais en agissant ainsi elle ne faisait que répondre à une accusation comparant le FN à Daech.

3ème leçon : la sécurité nationale. Comment Benjamin Griveaux a-t-il pu se retrouver dans une situation aussi bêtement classique ? Qui peut encore ignorer que le piège de base consiste à mettre une jolie femme dans les bras de sa cible et à filmer leurs ébats ? Tous les services secrets ont dû y recourir. Argent et sexe : les deux grandes faiblesses du genre humain. Avec Griveaux, c’est encore pire : c’est lui-même qui a fourni la vidéo. Plus stupide que moi, tu meurs. Quand on pense que le gouvernement s’inquiète des risques de déstabilisation démocratiques liés à des attaques informatiques sophistiquées, faisant appel à de la haute technologie, on tombe des nues. Rien de tel ici : retour aux basiques. Et même très basiques. Mais du coup, on s’interroge. Combien de Griveaux ont-ils été pris dans un piège comparable ? Combien sont susceptibles d’être influencés ou manipulés ? Cette affaire soulève un problème très sérieux, non pas sur la morale mais sur la sécurité nationale. Et on s’interroge : existe-t-il un protocole ? Les ministres sont-ils prévenus, informés, coachés ? Subissent-ils des enquêtes approfondies avant leur prise de fonction, histoire de savoir s’ils n’ont pas un cadavre dans le placard qui pourrait fragiliser l’Etat ? Dans un monde qui revient à grand pas vers de vives tensions et rivalités internationales, où les Etats cherchent à se déstabiliser par tous les moyens, ce sont ces questions auxquelles le gouvernement devra désormais répondre. Espérons que les journalistes sauront les poser, au lieu de se polariser sur la vie d’un artiste russe. 

4ème leçon : la politique, toujours. L’abandon en rase campagne de Benjamin Griveaux constitue un mini-séisme pour le pouvoir. Son départ n’est pas dramatique en soi (il n’avait aucune chance de gagner) mais cela fait quand même désordre. Et surtout, cela rend délicat son futur recyclage au sein du gouvernement après les municipales, ce qui est embêtant vu que les fidèles de la macronie ne sont pas légion. Mais ce qui interpelle le plus, c’est son remplacement au pied levé par Agnès Busyn, ministre des Solidarités et de la santé. Celle-ci est en charge de plusieurs dossiers très lourds, dont la crise de l’hôpital public, le coronavirus ou encore la future loi bioéthique. Comment peut-on se séparer d’un ministre de cette importance en plein milieu de la tempête ? Deux interprétations sont possibles : soit Agnès Busyn est une ministre remarquable, et le gouvernement espère sauver sa liste à Paris, mais cela signifie que le pouvoir accorde beaucoup plus d’importante au score de LREM qu’à la grogne des personnels hospitaliers ou à une éventuelle épidémie, ce qui est une bien curieuse façon de hiérarchiser les priorités ; soit cette dame a géré de façon catastrophique ses dossiers, ce qui n’est pas exclu, et le gouvernement vient de trouver avec l’affaire Griveaux une très belle occasion de s’en débarrasser sans passer par un remaniement. Dans tous les cas, on retrouve là de la bonne vieille politique. 

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