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Quand Zidane, l'homme providentiel silencieux, passe de remède à symptôme
©Reuters

Bonnes feuilles

Quand Zidane, l'homme providentiel silencieux, passe de remède à symptôme

A ceux qui répètent comme un mantra qu'il n'y a pas de culture foot en France sans se rendre compte qu'ils sont les premiers responsables d'un mal qu'ils déplorent, Thibaud Leplat apporte un démenti formel et magistral. Dans "Football à la française", il dessine l'impossible généalogie du football hexagonal des années 1930 à aujourd'hui. Extrait de "Football à la française", de Thibaud Leplat, aux éditions Solar

Thibaud Leplat

Thibaud Leplat

Auteur de plusieurs ouvrages sur le football dont Ici c’est Paris aux éditions Solar, Thibaud Leplat a pour projet de donner à ce sport toute la profondeur qu’il contient et à la littérature sportive tout le relief qu’elle mérite.
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Si Zidane n’avait jamais eu besoin de mot pour être entendu, lorsqu’il revint en 2005, il n’avait désormais même plus besoin de jouer au football pour mener le jeu. Il suffisait de le regarder faire pour que toutes ses décisions, tous ses gestes prennent une profondeur symbolique nouvelle. Cet homme dont le destin se confondit à cet instant avec celui d’une équipe tout entière (et d’un pays ?) le temps d’une dernière saison et d’une Coupe du monde, c’est-à-dire du plus grand rite possible, était un guide sûr et un modèle à imiter. 

Domenech raconta ce jour de la préparation à la Coupe du monde où ses joueurs, arrivant au refuge sur le glacier au-dessus deTignes dans lequel ils devaient passer la nuit tous ensemble, comme il s’était inquiété de la probable réaction que l’inhabituelle austérité du lieu ne manquerait pas de provoquer chez des hommes habitués à d’autres égards. Il observa pourtant, médusé, combien la présence de cet homme changea tout à coup sans un mot les esprits de tous les autres.

Nous avons débarqué en début de soirée dans le refuge meublé de lits de camp ou de matelas posés à même le sol. Les joueurs étaient habitués au luxe des grands hôtels, j’ignorais comment ils réagiraient. Je suis sorti le premier du téléphérique et les ai laissés entrer en pensant que je n’avais pas le plan B s’ils refusaient de dormir dans ces conditions. Mais j’ai vu Zidane aller à sa place, poser son sac et sortir ses affaires. C’était gagné. Ils auraient pu accepter la contrainte, mais râler. Eh bien, aucun n’a ronchonné.

Il avait suffi que Zidane s’installât sur sa paille comme le commun des mortels (on voit bien le mythe christique à l’œuvre) pour que les autres non seulement n’osent rien dire, mais se mettent en outre à s’incliner devant tant d’humilité. 

Zidane n’était donc pas Zorro, le justicier masqué, il était beaucoup plus. Ce que nous dit la dramaturgie de son retour sur nous-mêmes, c’est d’abord évidemment que le récit hagiographique qui l’a conté a largement contribué à faire de cet événement somme toute dérisoire (un footballeur qui revient en sélection) un événement du storytelling national (avant qu’il revienne il fallait commencer par l’attendre). Mais il faut aussi faire droit à une dimension symbolique supérieure qui aura des conséquences tactiques évidentes. Au nom de cet enthousiasme et de cette reconnaissance aurions-nous osé imaginer une autre place que celle de milieu axial dans notre équipe ? Ce retour n’aurait-il pas pu être aussi l’occasion d’une réinvention tactique ? La nostalgie de Zidane précédait trop lourdement Zidane lui-même pour tolérer le moindre écart d’avec le récit imaginaire de ses exploits. Le jeu français ayant retrouvé son meneur, toute ambition tactique semblait désormais dérisoire. Avec lui prenait enfin vie le conte éternel du demi-centre retrouvé, celui qui nous ferait gagner, pour sa dernière saison, la deuxième Coupe du monde de notre vie. Enfin un projet à notre hauteur. C’est ce qu’on appelle chez les historiens « le mythe de l’homme providentiel ».

Jean Garrigues, professeur à l’université d’Orléans, détaille la teneur de cette obsession bien française. 

C’est une fascination française : depuis Napoléon Bonaparte, chaque fois que notre pays a été confronté à une guerre, à une crise ou à son incapacité réformatrice, il a eu la tentation d’un sauveur capable de trancher le nœud gordien de l’impuissance nationale. D’ardents démocrates, tels Léon Gambetta, Georges Clemenceau, ou même Pierre Mendès France, ont suscité, à leur corps défendant, le culte du sauveur. Le général de Gaulle étant de cette trempe, il était fatal que les institutions de la Ve République soient conçues sur ce modèle providentialiste, qui conduit la personnalisation à outrance vers une forme de monarchie républicaine.

Zidane, notre homme providentiel silencieux, n’était pas le remède mais le symptôme.

Ce qui rendit encore plus immense cette décision, ce sont les conséquences grandioses qu’elle était sur le point d’avoir sur le plan sportif. Cet homme ne se contenta pas de sauver la France, il la remit au centre du monde le 9 juillet 2006 pour une deuxième finale de Coupe du monde en trois participations. 

Faut-il commencer ce match par la fin ou le début ? Comme tous les chefs-d’œuvre, il révèle ses secrets avec parcimonie et s’il ne se démode jamais, c’est que chaque époque a su y trouver les réponses aux questions qu’elle se posait. Ce match contre l’Italie ne fut pas le plus beau de la carrière de Zinedine, mais il enferme en lui toutes les contradictions tactiques qui l’avaient porté jusque-là. S’il est aussi inoubliable dix ans plus tard, c’est qu’il est le dernier d’un temps révolu et marque ainsi la fin d’un cycle débuté en 1991. Ce France-Italie est le sommet d’un paradigme dont Marcelo Lippi, père de la Juve triomphante des années 1990 et sélectionneur de l’Italie, était le grand ordonnateur. 

 

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