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La gouvernance par sms du président court-circuiterait le prérogatives du Premier ministre Jean-Marc Ayrault.
La gouvernance par sms du président court-circuiterait le prérogatives du Premier ministre Jean-Marc Ayrault.
©Reuters

Gouvernement par texto présidentiel

Quand un Premier ministre reconnaît que le président de la République s’affranchit du respect de la Constitution dans l’indifférence générale

L'aveu est passé inaperçu. Pourtant dans un reportage diffusé lundi 13 avril sur France 3, l'ex-Premier ministre Jean-Marc Ayrault reconnaît que François Hollande s'affranchit de la constitution. En cause : la gouvernance par texto qui empêcherait au Premier ministre d'exercer pleinement ses fonctions.

Atlantico : Dans le reportage "Mon père, ce Ayrault" diffusé lundi 13 avril sur France 3, L'ex-Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault se laisse aller à quelques confidences : “les ministres qui s’adressent directement au Président - je lui ai même dit - par SMS et lui même donnant des consignes à des ministres par dessus la tête du Premier ministre par SMS, je trouve que ça, c’est navrant. Il vaudrait mieux que les choses soient plus claires, que la Constitution soit plus respectée et que le Premier ministre exerce pleinement ses fonctions.” Comment expliquer que personne ne s'offusque quand un ex-Premier ministre reconnaît que le président de la République s'affranchit du respect de la constitution ?

Maxime Tandonnet : Les raisons sont nombreuses. D'abord, sur le plan historique, ce n'est pas une première! Jacques Chirac avait démissionné en août 1976 de son poste de Premier ministre parce qu'il estimait que le président Giscard d'Estaing le privait de ses prérogatives et qu'il n'avait donc plus les moyens de gouverner. Par la suite, pendant cinq ans, à la tête du RPR, il s'est livré à un travail de harcèlement du chef de l'Etat, avant de se présenter contre lui en 1981 et de contribuer fortement à sa défaite... Les bisbilles entre un président et son Premier ministre ou ex-premier ministre n'ont pas cessé d'émailler la vie de la Ve République: Mitterrand/Rocard, Sarkozy/Fillon, etc. Peut-être faut-il voir aussi dans l'indifférence autour de la déclaration de M. Ayrault un phénomène de déja vu et de lassitude.
Le monde politique et médiatique commence aussi sans doute à être saturé des petites phrases et des conflits personnels entre les uns et les autres. En outre, on peut concevoir que face à un François Hollande au fond de l'impopularité, la presse et les médias, dans un réflexe de protection autour de lui, évitent d'en rajouter en mettant en valeur cette accusation de son ancien premier ministre. Enfin, il n'y a pas réellement matière à scandale. La République fonctionne sur des règles de droit et non des rapports de féodalité et d'allégeance personnelle. Rien n'interdit à un ex-Premier ministre d'exprimer son opinion sur la politique et le mode de fonctionnement du chef de l'Etat s'il l'estime nécessaire pour le pays.

En quoi Hollande profite de la zone grise constitutionnelle concernant la répartition des rôles entre le Président et le Premier Ministre pour travestir la fonction présidentielle? Quels exemples donner de ces moments où François Hollande outrpasse ce que la constitution lui donne le droit de faire?

L'affaire des SMS en soi me paraît un peu excessive. A toutes les époques de la République française, la IIIe, la IVe, la Ve, il est arrivé que le chef de l'Etat s'adresse directement à ses ministres, les reçoive à l'Elysée, leur téléphone, même souvent, sans passer par le Premier ministre ou le président du Conseil jadis. Le SMS fait partie des modes de communication courants de notre époque et nul ne peut reprocher au président de les utiliser pour échanger avec ses ministres. Tout dépend du contenu de ces SMS. Servent-ils à donner des instructions de fond sur les politiques à mener, en matière économique, sécuritaire, internationale? On peut en douter vu le format du SMS...

Mais au-delà de l'anecdote, cet incident ne fait que souligner l'extraordinaire travestissement des institutions de la Ve République qui est en cours surtout depuis une douzaine d'années.

En principe, selon le texte et l'esprit de la Constitution française, le Président de la République est un arbitre au-dessus des partis, un guide de la France, en charge de son destin, qui fixe un cap et veille à sa sécurité (article 5). Le Premier ministre est lui chef de gouvernement (article 20) en charge de la politique quotidienne, en particulier économique et sociale, dont il assume la responsabilité devant l'Assemblée nationale.

Ce schéma est désormais totalement dépassé. Le président de la République agit comme un chef de gouvernement, en prise avec les détails et événements au jour le jour. D'où la fréquence de ses prises de paroles et interventions à tout propos: "affaire Léonarda", engagements personnels répétés sur le chômage, multiplication des annonces sur le "pacte de responsabilité".  Il devient le véritable chef de la majorité, chef de parti, sort totalement de la logique d'impartialité qui devait être celle de tout chef de l'Etat. Ainsi, il prend la place du Premier ministre, cumule la mission de chef de l'Etat et de chef de gouvernement.

Le quinquennat est en partie responsable de cet état de fait. Le raccourcissement de la durée du mandat a banalisé le statut du président de la République, qui se trouve ainsi en concurrence avec le Premier ministre. Ce dernier ne peut exister qu'à travers une surrenchère dans la communication. Le président devient une sorte de super-député dont la France est la circonscription et qui pense à sa réelection.

Mais le quinquennat n'est pas la seule explication. Ce phénomène s'explique aussi par la montée du narcissisme en politique au détriment de l'intérêt général et du bien commun. Il faut avant tout assurer une réussite personnelle, exister par tous les moyens au détriment de l'équilibre des institutions. Cette pratique a d'ailleurs un impact désastreux: à force de donner l'illusion de la toute puissance solitaire, d'apparaître en permanence et à tout propos, le chef de l'Etat devient responsable de tout et finit par être le bouc-émissaire des frustrations et des malheurs collectifs. D'où son extrême impopularité qui rejaillit sur l'état moral du pays et contribue à la morosité ambiante.

Faut-il parler de viol de la Constitution? Non, car la Constitution n'existe plus vraiment, les rôles respectifs du président, du Premier ministre, des ministres, sont noyés dans une confusion généralisée. La priorité absolue des éventuels futurs dirigeants du pays devrait être de clarifier le partage des pouvoirs et des responsabilités afin de gouverner efficacement le pays. Pour l'instant, l'opposition ne paraît pas avoir conscience de ce défi fondamental.

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