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Le mot "réactionnaire" revient en force : Mao, sors de ce corps.
Le mot "réactionnaire" revient en force : Mao, sors de ce corps.
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Mao, sors de ce corps

Quand le retour en force du mot réactionnaire trahit les fantasmes de la gauche de rejouer symboliquement la Terreur

De nombreuses personnalités politiques de gauche se sont remises à utiliser abondamment le mot "réactionnaire" pour désigner les gens qui ne sont pas d'accord avec les projets du gouvernement en matière sociétale. On l'a encore vu cette semaine après les réactions de certains ministres, comme Dominique Bertinotti, sur la Manif pour tous.

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois est un historien et universitaire.

Il est directeur de recherche au CNRS (Université de Paris X), professeur à l'Institut Catholique d'Études Supérieures (ICES) de La Roche-sur-Yon, spécialiste de l'histoire des mouvances et des régimes communistes.

On lui doit notamment Le bolchevisme à la française (Fayard - 2010).

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Atlantico : De quoi le retour en force du mot "réactionnaire", utilisé jusqu'au sein du gouvernement, est-il le symptôme ?

Stéphane Courtois : Le retour en force du mot réactionnaire vient, selon moi, du fait que, face à des manifestations, en particulier celles de la Manif pour tous, c'est-à-dire de familles avec enfants particulièrement calmes, la gauche ne peut plus utiliser les termes habituels tels qu'ils étaient usés par les communistes, les gauchistes et le Parti socialiste depuis des dizaines d'années, notamment le terme de "fascistes". Dans la sémantique, ils sont donc obligés de revenir en arrière, quasiment au niveau de la Révolution française.

La gauche est bien embêtée car évidement, si ces manifestation étaient menées par des gens profondément violents, racistes, antisémites, elle pourrait facilement les traiter de "fascistes" voire de contre-révolutionnaires. Mais ce n'est pas le cas. Il faut donc trouver une autre terminologie.  

Dans quelle logique politique s'inscrit la gauche en usant de ce terme pour désigner ses opposants ? S'agit-il d'une forme de déni de démocratie en voulant exclure du champ démocratique ou républicain ceux qu'elle désigne comme réactionnaires ?

Ce terme sert évidemment à stigmatiser l'adversaire. Ce mot s'oppose globalement au mot "progressiste". Les réactionnaires veulent revenir en arrière et les progressistes veulent aller en avant. Le problème est de savoir jusqu'où ils veulent aller en avant. Mais aujourd'hui, en recourant au terme de "réactionnaire", la gauche s'inscrit dans la logique politique de la Révolution française.

Le terme de "réactionnaire" apparaît, dans sons sens politique, à cette époque, en particulier après la chute de Robespierre. En réaction aux révolutionnaires, les réactionnaires de l'an III voulaient revenir en arrière et sur les décisions de la Terreur. Le mot est intronisé à cette époque. Il est resté dans le vocabulaire socialiste. L'un des grands socialistes d'avant 1920 et la création du Parti communiste, Marcel Cachin, parlait lui de "réacteurs". Le terme n'avait évidemment pas la même signification qu'aujourd'hui.  

Dans l'histoire, quand est-ce que le mot "réactionnaire" est revenu ? Sous quel régime ? Quel est l'origine de ce réflexe sémantique ? Mao qui disaient que "tous les réactionnaires sont des tigres de papier" ?

Il ne faut pas oublier qu'une grande partie de la gauche a abandonné tout un pan de son histoire et de ses références. Plus personne ne parle du marxisme-léninisme, du stalinisme, ni même du trotskisme. Il n'y a qu'à voir comment la Ligue communiste révolutionnaire s'est transformée en NPA en passant Trotsky par pertes et profits. On revient donc à la fin jacobine de la Révolution. En 1794, on ne pouvait pas parler de fascisme, mais on parlait de contre-révolutionnaires. Durant l'An III, on a un mouvement de réaction. C'est un retour à des pratiques démocratiques par rapport au Comité de salut public.

L'idée était donc déjà présente durant la Révolution française: il y a des gens qui sont dans le sens de l'histoire et ceux qui sont contre. Sous Mao, avant et sous la révolution culturelle, l'ennemi est contre-révolutionnaire. Dans le vocabulaire communiste des années 50, le mot de "réactionnaire" désigne de manière très générale les personnes qui ne sont pas communistes. Les marxistes et les léninistes revendiquaient haut et fort que, eux, connaissaient le sens de l'histoire, ce qui permettait en outre de justifier tous leurs crimes. Au XIXe, on peut considérer que des réactionnaires avaient des positions précises. Certains idéalisaient un passé et voulaient y revenir. Mais le terme est tellement vague que l'on peut mettre beaucoup de choses derrière.

Le terme de réac est aujourd'hui la stigmatisation la plus simple. Il est amusant de voir que ce terme est revendiqué, désormais, par certaines personnes. Jean Clerc, de l'Académie française, se présente comme tel par exemple. Il donne un sens primaire du mot : une réaction à des évolutions dérivantes que l'on juge insupportables. Et d'une certaine manière, c'est à cela que l'on assiste aujourd'hui. Certaines personnes ne supportent pas qu'une infime minorité veut absolument imposer leur point de vue.

En quoi la gauche version 2014 est-elle en train de rejouer des combats anciens? 

Le problème est que la gauche n'a plus de doctrine sociale. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les analyses de Terra Nova qui considère que le PS plus besoin des classes populaires. Mitterrand en 1981 tenait encore un discours de lutte des classes mais aujourd'hui, il n'y a plus rien. Si vous écoutez les Harlem Désir et les David Assouline, c'est creux. Même quand François Hollande prétend se battre contre la finance, il ressemble à Don Quichotte se battant contre des moulins à vent. En dehors de Mélenchon qui joue encore un peu à la lutte des classes, il n'y a plus de doctrine, même au Parti communiste.

Toute cette agitation sur les questions de mœurs est donc une idéologie de remplacement. Les leaders socialistes sont obligés de trouver des idées de remplacement. Ils ont simplement oublié que même en dehors du 6e arrondissement de Paris, on ne pense pas forcément comme eux, que des gens avaient encore des principes et qu'ils étaient prêts à manifester au nom de ces principes. C'est cela qui est extrêmement gênant : des gens qui, pour certains sont très déconnectés du terrain, n'ont pas imaginé une seule seconde que leurs réformes sociétales pourraient entrainer des réactions.

Peut-on aller jusqu'à soupçonner une volonté "d'éducation" du peuple forcément obscurantiste voire de "rééducation" des récalcitrants ?

On est clairement dans l'obscurantisme comme en témoigne le débat sur la théorie du genre. On est dans le déni de réalités biologiques. Ca ne veut pas dire que, dans la société, des personnes aient des problèmes d'identité et de genre mais ce n'est pas nouveau.

La volonté de la gauche d'éduquer le peuple est très claire. Mais cela ne me surprend pas. Ils disent " nous avons la vérité, vous êtes dans l'erreur, nous allons vous rééduquer". Une grande partie de ces gens sont passés par l'extrême gauche ; ils ont ces réflexes : ils réfléchissent exactement comme des commissaires politiques. Ils sont dans la perspective d'une rééducation, y compris dans des domaines particulièrement intimes. Ils se croient dans une forme de toute puissance – ce qui est le propre des révolutionnaires. Si on en revient à la théorie du genre, on a un déni de la dimension animale de l'homme et ces personnes nous disent que peu importe que vous ayez un vagin ou des testicules, vous êtes au-dessus des lois naturelles et vous pouvez définir votre genre. On touche à l'individu. Il ne faut donc pas s'étonner que les gens réagissent.

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