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Quand le gouvernement se demande si les Russes ne seraient pas « derrière tout ça »…
©ERIC FEFERBERG / AFP

Gilets jaunes

Quand le gouvernement se demande si les Russes ne seraient pas « derrière tout ça »…

Un membre du gouvernement aurait récemment confié à des journalistes, à propos des Gilets jaunes : "On regarde si les Russes ne sont pas derrière certains agissements".

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Un membre du gouvernement aurait récemment confié à des journalistes, à propos des Gilets jaunes : "On regarde si les Russes ne sont pas derrière certains agissements". Qu'est-ce qui peut justifier cette inquiétude, selon vous ? L'hypothèse vous semble-t-elle probable ?

François-Bernard Huyghe : C'est du comique de répétition depuis l'affaire de EU DisinfoLab où on a accusé les trolls russes d'avoir monté artificiellement l'affaire Benalla sur Twitter. Ce qui est frappant dans l'affaire qui nous intéresse ici, c'est que, évidemment, nous sommes dans un système régit par les réseaux sociaux. Mais la désinformation part dans tous les sens et les accusations complotistes partent aussi du gouvernement, ou de LREM. Je vous donne deux exemples : le Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, Gabriel Attal, a répandu la légende selon laquelle des lycéens avaient quasiment voulu brûler à l'essence leur proviseur, alors qu'il y avait en réalité eu une bousculade et qu'un peu d'essence lui était tombé sur la manche. On se souvient aussi que Naïma Moutchou, pourtant rapporteur de la loi anti-Fake News avait relayé l'image d'un homme, lors d'une manifestation des "gilets jaunes", affirmant qu'il faisait le salut hitlérien alors qu'il disait en réalité "Ave Macron" en faisant le salut romain. 
Il est normal qu'il y ait des rumeurs chez les manifestants : de tout temps, il y a eu des rumeurs sur des brutalités policières cachées. Je me souviens d'images de Mai-68, lors d'une manifestation, où des gens présentaient des banderoles "Où sont nos morts". Parce qu'il se racontait que la police tuait des gens et cachait les cadavres. Que ces stupidités, ces histoires de bistrot, existent chez les manifestants, ce n'est pas bien moralement, mais cependant plutôt commun. 

Or, là, on observe qu'une partie de la classe politique, macronienne en particulier, adopte un schéma venu des États-Unis, et notamment des milieux démocrates clintoniens, consistant en un complotisme anti-complotiste visant à accuser les Russes - jugés populistes, hackers - de déstabiliser la démocratie par de fausses nouvelles, des rumeurs, etc. Tout cela s'inscrit dans la vague d'accusations consistant à alléguer que les Russes ont provoqué le Brexit, ont fait élire Trump, ont fait adopter le référendum en Catalogne, etc. 

Sans aller jusqu'à voir la main du Kremlin, comment expliquez-vous que beaucoup de comptes très actifs soient animés par des gens "proches de la sphère russophile" ?

Il ne faut pas être dans le déni : il y a vraiment une usine de trolls à Saint-Pétersbourg, tels que le rapportent des témoignages à ce sujet. Il y a effectivement une intervention des services russes ou de groupes plus que tolérés par le Kremlin, afin d'intervenir sur les réseaux sociaux dans les pays étrangers et souvent par le biais de faux comptes de présumés américains ou de présumés français. Cela existe, mais ce n'est pas très important ni très efficace : des tas d'études américaines ont été réalisées sur le rôle des réseaux sociaux dans l'élection de Trump. Elles ont conclu que cela avait eu un effet tout à fait négligeable, que ce n'avait touché que des gens déjà très convaincus en répandant des théories complotistes ou des rumeurs. Rappelons que sous Louis XVI, les Anglais laissaient partir de Londres vers Paris, dans les cales des bateaux, des pamphlets sur la vie sexuelle de Marie-Antoinette. Ce n'est pas cela qui a déclenché la Révolution française.

Il y a donc une grosse différence entre la véracité des interventions russes (et des alt-right de Steve Bannon, qui existent également) et un gigantesque fantasme qui prouve une incapacité intellectuelle à analyser les fautes politiques. 

Encore une fois, il existe réellement de fausses informations parmi celles véhiculées par certains "gilets jaunes". Mais cela ne touche que des gens déjà très convaincus et ce n'est pas pour ces raisons que les Français approuvent très majoritairement le mouvement. Ce soutien n'est pas le fruit d'une manipulation.

Que penser de cette guerre de l'influence qui se déroule sur les réseaux sociaux ? Quel est le but derrière la propagation grossière de fake news ?

Il y a effectivement des fake news répandues délibérément. À cela, plusieurs explications. Le premier niveau correspond à l'enthousiasme idéologique : on est prêt à croire n'importe quelle thèse complotiste qui irait dans le sens de ce que l'on croit déjà. Que des "gilets jaunes" peu éduqués croient ce type d'informations, c'est quelque part excusable. Lorsque ce sont des secrétaires d'État qui représentent le "nouveau monde", cela m'inquiète davantage. 

D'autre part, il existe des groupes militants, plus ou moins tolérés par l'État, dont l'objectif est de répandre les pires horreurs sur quelqu'un, d'accuser un chef d'État de collusion avec la mafia, etc. Cela n'est pas tout nouveau.

Une autre thèse, très en vue au ministère des Affaires étrangères, consiste à percevoir une volonté étrangère de semer la confusion, d'envoyer de nombreuses informations contradictoires de façon à saper la crédibilité idéologique ou l'autorité d'un système. 

Déstabiliser l'adversaire, cela se fait en politique, mais aussi dans le monde de l'économie, où l'on crée des officines qui répandent des rumeurs sur tel ou tel produit... Cela, c'est de la diffamation, mais c'est un processus très ancien. Le processus n'est pas nouveau. Évidemment, internet lui donne une amplitude extraordinaire, mais il y a aussi une très bonne nouvelle : les fake news vont très vite y être repérées. Je trouve, à ce titre, que l'équipe de Libération dédiée à cela (CheckNews, ndlr) travaille bien : ils ont repéré plein de fausses nouvelles. Il y a également 150 ONG faisant du fact-checking. Donc, la possibilité qu'une nouvelle complètement fausse et délirante ne soit pas repérée est très faible. 

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