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Quand la science du penalty permet de comprendre la nullité des politiques économiques françaises
©Reuters

Droit au but

Quand la science du penalty permet de comprendre la nullité des politiques économiques françaises

Statistiquement, 83 % des penalty sont tirés sur les côtés. Pourtant, ce n'est pas sur les côtés qu'il faudrait tirer, mais bien au centre. Le goal ne reste en effet que 2 % du temps au milieu de la cage. Ce qui empêche les tireurs de tirer au centre : la pression sociale. Eh bien en économie, c'est pareil. Démonstration.

Pierre Rondeau

Pierre Rondeau

Pierre Rondeau, professeur d'économie et doctorant, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonnevient de publier "Coût franc, les sciences sociales expliquées par le foot" (Bréal)

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Atlantico : Dans leur dernier ouvrage, Think like a freak, Levitt et Dubner font le parallèle entre la science des penalties et les décisions économiques prises par les gouvernements, et ont fini par démontrer que, comme pour les penalties, l'économie manque d'innovation de peur de froisser l'opinion publique. Comment les deux écrivains en sont-ils venus à une telle conclusion ? Quel rapprochement peut-on faire entre science des penalties et économie ?

Pierre Rondeau : Les outils de la science économique nous permettent d’appréhender le football sous un nouvel angle, de rationaliser les actions et de déterminer les meilleures stratégies possibles. Levitt et Dubner ont ainsi étudié des milliers de séance de penalties et ont constaté une faille dans l’esprit du footballeur : dans 98% des cas, le gardien plonge, quoiqu’il arrive, à gauche ou à droite. Il reste donc au centre dans 2% des cas. Logiquement, le tireur devrait, afin de maximiser ses chances de marquer, placer la balle plein centre, puisque le gardien s’écarte dans 98 cas sur 100. Or, seulement 17% des tirs sont frappés au centre.

Cela s’explique par la pression populaire, les sportifs ont peur d’être vilipendés s’ils manquent leur penalty et si surtout ils ne respectent pas la règle tacite, "tirer sur le côté". Si un joueur manque son tir, il ne sera pas blâmé si c’est le gardien qui l’a arrêté par un beau plongeon sur le côté. On applaudira plus le talent du gardien que l’échec de l’attaquant. Mais si le joueur se loupe en tirant plein centre, si par un malheureux hasard, le gardien l’arrête, c’est lui qui sera critiqué et moqué.

Le tireur préférera toujours faire croire qu’il a tenté quelque chose, en tirant sur le côté, qu’il a fait bouger le gardien, plutôt que de viser le centre du but.

Levitt et Dubner utilise cette réalité pour l’appliquer à l’économie : les individus ont peur de froisser l’opinion publique, peur du regard des autres et peur de l’innovation. Les tireurs de penalty, malgré les chiffres statistiques, dédaignent l’innovation mathématique et subissent la pression populaire.

En économie, c’est la même chose. Certains continuent d’appliquer des théories que la réalité historique a infirmé, continuent d’utiliser des méthodes empiriquement fausses et continuent de croire en des hypothèses erronées.

Appliqué à l'économie, que signifierait précisément tirer droit au but ?

Ici, tirer droit au but reviendrait à appliquer des concepts novateurs que la théorie a confirmé, que la science a prouvé et qui peuvent maximiser l’utilité collective : le but dans le match de foot, la croissance et l’emploi dans la réalité.

En football, Levitt et Dubner ont montré que tirer droit au but optimise les chances de marquer, pourtant les joueurs tirent sur les côté, par un biais idéologique et humain. En économie, c’est comme si la science nous disait que nos politiques publiques sont mauvaises mais parce qu’elles correspondent à une certaine conception, une certaine idéologie, on continue à les appliquer.

La rigueur et l’austérité ont été des politiques appliquées et acceptées pendant longtemps, or les économistes du FMI ont démontré, chiffre à l’appui, que ces choix contraignaient au contraire la croissance. Mais, des pays continuent à maintenir la rigueur et à s’empêcher toute relance économique.

Tirer droit devant vous dit-on, pourtant nous continuons à viser les côtés.

Quelles théories sont toujours en vigueur, bien que leurs failles aient été prouvées depuis longtemps ?

La rigueur et l’austérité, déjà citées précédemment, sont des concepts toujours en rigueur malgré les infirmations du FMI. Moins de déficit, ce n’est pas une reprise économique future, c’est tout simplement moins de croissance à court terme et l’installation d’un cercle vicieux.

Mais ce ne sont pas les seules. L’économiste John Quiggin, dans son excellent livre « Economie Zombie », cite les « mauvaises idées » encore utilisées. La théorie du déversement, qui stipule qu’un soutien fiscal des ménages les plus aisés et des entreprises les plus importantes, permettra un déversement économique vers les ménages les plus pauvres, tel un jeu de domino ; la théorie de l’efficience des marchés, qui considère que les marchés financiers sont les meilleurs systèmes possibles pour évaluer les actifs économiques et donc décider des investissements et de la production. Théorie encore défendue malgré la crise financière de 2008 : la théorie de la privatisation, soit croire que le domaine public est improductif et coûte plus qu’il ne rapporte au contribuable, alors même que les chiffres et les données prouvent le contraire.

Les décideurs publics sont au point de penalty, ils doivent prendre des décisions pour satisfaire le plus grand nombre de personne, marquer des points, et malgré les éléments apportés par la science économique, ils font des choix irrationnels et contraints idéologiquement.

Comment expliquer que l'opinion publique, et donc les politiques, tout comme les spectateurs ainsi que le tireur de pénalty, hésitent tant à prendre des mesures novatrices ?

C’est la pression populaire et le biais idéologique. En France et encore dans beaucoup de pays occidentaux, on raisonne idéologiquement avant de raisonner utilement. La classe politique fera un choix non pas en fonction du meilleur pour le pays mais du meilleur pour ses électeurs, elle doit répondre à la pression populaire.

Tout comme le footballeur qui s’imaginant rater son penalty face aux supporters, se dit que finalement il serait préférable de montrer qu’il a tenté quelque chose en tirant sur les côtés, le politique se dit que quelle que soit la finalité, il doit satisfaire une population souvent ignorante des tenants et des aboutissants.

Des études économétriques et sociologiques ont prouvé que la délinquance avait pour principale origine le niveau des inégalités. Ces dernières peuvent être réduites par une réforme fiscale. Néanmoins les citoyens préfèrent voter à droite pour des politiques de lutte contre la pression fiscale et pour des politiques de durcissement sécuritaire et, à gauche, pour des politiques de prévention inefficaces.

C’est un exemple parmi beaucoup d’autres mais cela montre bien le caractère totalement irrationnel des individus et de la dépendance de la classe politique à celle-ci.

Finalement, est-ce la faute de l'opinion publique si les politiques hésitent à prendre des risques ?

D’après moi, totalement. Les footballeurs doivent prendre des risques et respecter l’innovation scientifique. Un exemple, le club de Manchester City a été racheté en 2008 par le milliardaire Emirati Al Mubarak et a injecté énormément d’argent dans l’équipe pour en faire un grand d’Europe. Pourtant le club n’a rien gagné entre 2008 et 2011. Les dirigeants décident alors de constituer une équipe de scientifiques chargés de déterminer des données capables de préciser les stratégies les plus rentables. A partir de leurs recherches, ils ont montré que seulement 2% des tirs hors de la surface faisait but, les Citizens ne tentent plus de tirs lointains, que les corners rentrants apportaient le plus d’occasion de but, les Citizens ne les tirent que rentrants, etc. Résultat, Manchester City a été champion d’Angleterre en 2012, avec 15 buts sur corner, un record national.

Cette anecdote montre bien l’importance des experts et notamment des économistes pour qu’ils apportent des faits et des concepts rigoureux et testés scientifiquement. La classe politique ne doit pas dépendre des désidératas idéologiques de l’opinion publique ou de la classe conservatrice mais prendre des risques et faire confiance aux innovations et à la modernité.

Que François Hollande fasse comme Manchester City, qu’il s’entoure des meilleurs économistes et qu’il prenne les meilleures décisions possibles, non pas sous la pression de la foule mais pour la satisfaire, au contraire.

Propos recueillis par Clémence de Ligny

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