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La guerre de l’Arabie saoudite contre l’État islamique tend au Royaume des Saoud un miroir dérangeant.
La guerre de l’Arabie saoudite contre l’État islamique tend au Royaume des Saoud un miroir dérangeant.
©sfishffrog.deviantart.com

Frères ennemis

Quand la guerre de l’Arabie saoudite contre l’État islamique tend au Royaume des Saoud un miroir dérangeant

Mohammed al-Arefe, membre influent du clergé sunnite saoudien et suivi par près de 10 millions de personnes sur Twitter, rejette ouvertement la pratique chiite de l'islam. Pourtant, le courant wahhabite qu'ils partagent ainsi que la règlementation qui en découle peut les faire apparaître comme "jumeaux".

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : L'Arabie saoudite est régulièrement épinglée pour non respect des droits de l'homme et notamment pour l'application sanglante de la Charia. Comment les autorités officielles saoudiennes se démarquent-elles de l'Etat islamique contre qui elles sont en guerre ? S'agit-il davantage d'une rhétorique politique, basée sur l'autorité du Roi Abdallah et de son soutien à la coalition américaine, ou bien d'arguments théologiques ?

Alain Rodier : Le Wahhabisme prêche un retour à l'Islam des origines avec une application stricte de la Charia. L'Etat Islamique (EI) fait de même, mais avec une nuance de taille : une volonté expansionniste qui se traduit :

  • par la demande d'allégeance de tous les musulmans au "calife Ibrahim", en fait Abou Bakr al Baghdadi qui s'est senti pousser des ailes "divines";
  • par l'obligation faite à tous les adeptes des autres religions de se convertir, de payer la dîme (1) ou de mourir.


Aussi archaïque qu'il puisse être, le régime saoudien est moins prosélytique que l'EI, en dehors du Proche-Orient bien sûr. Mais là, c'est une question d'influence vis-à-vis de son vieil adversaire chiite iranien et du Qatar qui a fait beaucoup trop de bruit vue sa taille aux yeux de Riyad.

En quoi les fondamentaux théoriques religieux partagés par l'Etat Islamique représentent-ils une menace pour l'Arabie Saoudite ?

L'EI a repris les vieilles rengaines d'Oussama Ben Laden qui voulait renverser les Saoud car ils avaient accepté des infidèles (les soldats US) en terre d'Islam lors de l'invasion du Koweït par l'Irak (1991). En effet, si Al-Baghdadi rejette le docteur al-Zawahiri, l'émir d'Al-Qaïda "canal historique" car il le considère comme un "planqué qui n'a jamais rien construit", il affirme haut et fort son respect envers Ben Laden. Cela ne lui coûte pas grand chose car le "grand homme" est mort. On fait tout dire aux glorieux morts car ils ne sont pas là pour contester l'interprétation de leurs paroles. Ce n'est pas vrai que pour l'EI.

Après, c'est une question de querelles d'autorités religieuses. L'EI ne semble pas avoir les mêmes compétences que le royaume dans ce domaine. Reste le problème de la jeunesse qui peut être séduite par l' "odeur de victoires" que rencontre aujourd'hui de l'EI. Cela pourrait bien être terni dans les semaines à venir.

Le 22 octobre, la justice saoudienne a condamné 30 personnes pour avoir soutenu des réseaux terroristes. De même, dans un rapport établi en juin dernier, le Soufan group, un organisme de sécurité basé à New York estimait à 2 500 le nombre de Saoudiens qui combattait en Syrie. L'écho de la propagande islamiste au sein de la population saoudienne peut-il être un moteur de friction dans la population saoudienne ?

La famille royale saoudienne tient le pays sous une poigne de fer avec un gant de velours depuis le déclenchement des révolutions arabes. A savoir que des financements sont largement accordés à la société civile pour etouffer dans l’œuf toute velléité de révolte. Les activistes djihadistes -et parfois leurs familles- sont impitoyablement pourchassés. Ils sont considérés comme des "déviants" par rapport à l'idéologie wahhabite. Les généreux donateurs sont priés de consacrer leurs oeuvres charitables à d'autres objectifs. La minorité chiite est étroitement surveillée car elle représente une menace pour le royaume.

Les djihadistes saoudiens de retour du front syro-irakien ont donc tendance à rejoindre Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) au Yémen. En ce moment, ils sont en train de s'étriper avec les tribus al-Houhi proches des chiites qui se sont emparées de la capitale. Riyad compte les points. Une petite inquiétude tout de même : les Houthis se sont saisis du port d'Hodeida sur la Mer Rouge. Si, d'aventure, il venait à l'Iran l'idée d'y installer des batteries de missiles sol-mer, Téhéran pourrait décider, lors d'un mouvement d'humeur, de décréter la fermeture simultanée de la Mer Rouge (et donc du canal de Suez) et du Golfe persique. Cela inquiète au plus haut point Riyad, Washington, le Caire et le reste du monde civilisé..

Comment les autorités publiques parent-elles la menace des djihadistes armés et entraînés militairement ?

Surveillance, renseignements et arrestations au premier signe d'insoumission. Les services de sécurité saoudiens ont reçu ce que les militaires qualifient de triptyque de base : "un chef, une mission, des moyens". De plus, le royaume ne s’embarrasse pas trop de concepts droits de l'hommiste. Il faut reconnaître, à sa décharge, que ses adversaires iraniens et radicaux islamiques ne le font pas non plus. L'Occident regarde ailleurs car les intérêts financiers sont immenses et le "luxe démocratique" commence à devenir hors de portée, crise économique oblige.

A quelques exceptions près car l'EI estime que certaines religions n'ont pas le droit d'exister comme les Yézidis, les chiites et les juifs (ils font partie du Livre mais ne bénéficient pas de la "mansuétude" des idéologues de l'EI en raison de la question palestinienne).

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