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Un manifestant porte un badge avec une ligne de l'hymne national de l'Ukraine.
Un manifestant porte un badge avec une ligne de l'hymne national de l'Ukraine.
©Reuters

Il est loin le plan Marshall

Quand l'Ukraine illustre amèrement le déclin de la puissance financière de l'Occident

Les États-Unis et l'Europe se retrouvent aujourd'hui engagés dans la relance économique de l'Ukraine, avec un plan de 11 milliards d'euros promis par Bruxelles, alors que le pouvoir financier de l'Occident perd de sa puissance diplomatique.

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi est conseiller scientique de Futuribles international et géoéconomiste spécialiste des questions énergétiques. Il est aussi docteur en géographie économique, professeur de relations internationales au sein de l’Enseignement militaire supérieur spécialisé et technique, intervenant à Sciences Po et à Polytechnique. Il est l'auteur de Energie, ressources, technologies et enjeux de pouvoir, chez Armand Colin (2017) et avec O. Kempf et F-B. Huyghe, Gagner les cyberconflits, Economica, 2015.

 

 

 

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Atlantico : De nombreux commentaires ont émergé suite au coup de Poutine en Ukraine, d'aucuns s'inquiétant de voir l'Occident perdre son influence diplomatique. Au-delà de considérations purement géopolitiques, l'aspect économique ne permet-il pas d'expliquer une bonne partie des événements ?

Nicolas Mazzuchi : En réalité de nombreux aspects s’entrechoquent pour expliquer cette crise ukrainienne. D’un côté les éléments géopolitiques sont indéniables. L’Ukraine est considérée dans la géopolitique russe comme faisant partie de "l’étranger proche" et, à ce titre, les Russes redoutent toute influence étrangère en son sein. Pour les Russes "l’étranger proche" qui regroupe peu ou prou les anciens pays de l’URSS (Ukraine, Biélorussie, républiques d’Asie centrale, États du Caucase), est le sanctuaire de l’influence de leur pays et il est inconcevable qu’une autre puissance commence à menacer leurs intérêts. Dans ce cadre le départ précipité de Viktor Ianoukovitch, pro-russe affirmé, remplacé par un groupe de politiciens pro-européens a fortement inquiété Moscou. D’un autre côté, il est également vrai que l’Ukraine représente un atout géoéconomique certain pour la Russie avec non-seulement le passage des pipelines vers l’Europe centrale et orientale mais aussi toute une partie de sous-traitants industriels de l’économie russe. En outre le fait que la partie pro-russe de l’Ukraine soit celle qui concentre la plus grande partie des richesses (mines et industries) du pays a fortement joué sur la décision russe d’appuyer les revendications de la Crimée en visant à terme tout l’Est de l’Ukraine.

En souhaitant soutenir à tout prix la révolte ukrainienne, les Etats-Unis et l'Europe se retrouvent aujourd'hui engagés de fait à l'égard du gouvernement de Kiev pour relancer une économie de plus en plus exsangue. Peut-on dire qu'ils en ont concrètement les moyens alors qu'une aide de 11 milliards d'euros a déjà été promise par Bruxelles ?

Le problème est que cette affaire du soutien économique occidental s’est décidée dans la précipitation et l’urgence de la situation. Il faut bien comprendre que l’Ukraine est totalement dépendante de la Russie économiquement parlant. De plus la partie Ouest du pays ne concentre que le tiers de la production du PIB. La région de Kiev n’est donc pas viable économiquement sans le reste du pays et Vladimir Poutine a fortement joué là-dessus. La riposte occidentale a donc été un soutien économique immédiat au nouveau gouvernement de Kiev pour éviter que la pression russe en ce domaine ne fasse immédiatement capituler les nouveaux dirigeants ukrainiens. Il semble très compliqué en l’état de l’économie des différents pays de l’UE de pouvoir sortir immédiatement 11 milliards EUR pour les donner à l’Ukraine. Où les prendre ? Qui va contribuer et à quelle hauteur ? Tout cet argent n’ira pas c’est sûr dans l’économie des pays de l’UE qui se relèvent à peine de la crise économique ou, pour un grand nombre, qui surnagent.

Cette difficulté à appuyer économiquement de nouveaux gouvernements s'était retrouvée en Egypte alors que Washington avait peiné à débloquer les fonds nécessaires pour sortir le pays de l'ornière. Est-il possible d'affirmer, de manière plus générale, que l'Ouest n'a plus aujourd'hui les moyens de ses ambitions à l'échelle mondiale ?

Le problème est surtout qu’à chaque crise on veut agir de plus en plus vite ; or l’économie occidentale n’est plus en mesure, eu égard à la crise que l’on traverse depuis 2008, de débloquer des sommes de plusieurs milliards de dollar ou d’euro. Les choix politiques engagés en matière internationale ont forcément des répercussions intérieures et les gouvernants craignent, avec raison, que leur soit reproché le choix du soutien à l’Égypte ou à l’Ukraine au détriment de leur propre économie.

En prenant en compte l'inflation, il faudrait aujourd'hui dépenser 740 milliards de dollars pour offrir une aide financière similaire au Plan Marshall. Les Etats-Unis et l'Europe seraient-ils capables (en cumulé) de mener des projets aussi ambitieux aujourd'hui ?

Il faut voir que le Plan Marshall n’était pas une œuvre de charité mais surtout un moyen pour les États-Unis de créer un bastion d’influence dans l’Europe occidentale libérée face à l’Union Soviétique dans la Guerre Froide naissante. Il y avait pour les États-Unis un véritable enjeu stratégique à cette époque que l’on ne retrouve pas aujourd’hui. Le sauvetage économique de l’Ukraine – enfin de sa partie Ouest pour être précis – ne peut se comparer en termes d’urgence et de nécessité à celui du Plan Marshall. Quant à savoir si les Occidentaux pourraient rééditer un tel exploit, sans doute en combinant leurs efforts et en arrêtant de financer les organismes internationaux comme le FMI ou la Banque Mondiale, mais est-ce là leur intérêt ? Sans doute pas.

Les aides américaines et européennes pour l'Ukraine ont de plus été assez mal accueillies par les opinions publiques locales alors que la crise économique se poursuit. La généreuse diplomatie financière de l'Occident est-elle finalement de moins en moins facile à mener pour des raisons qui sont aussi politiques ?

L’aide financière directe est une arme à double tranchant. D’un côté les populations, surtout les plus nécessiteuses, sont souvent ravies de l’arrivée des fonds étrangers mais se pose rapidement la question de la véritable motivation de l’octroi de ces derniers. La méfiance ne tarde pas à s’installer et la question dans le cas ukrainien de l’échange d’une tutelle (russe) contre une autre (américaine) n’est jamais très loin. C’est partiellement pour cela que de nombreux États comme la France choisissent de faire transiter une grande partie de leurs aides par les organisations financières internationales. Cela étant dit, certains États – souvent anglo-saxons – choisissent de conditionner cette aide aux organisations internationales en obtenant qu’une partie de cette dernière aille prioritairement dans les zones géographiques de leur choix. C’est aussi une manière d’orienter les flux d’argent sans apparaitre au premier plan en évitant les soupçons d’impérialisme économique.

Cette difficulté semble se retrouver au niveau des organisations internationales comme le FMI, ces dernières représentant jusque-là un argument massue dans la diplomatie occidentale. Le pouvoir financier des puissances de l'Ouest est-il, là aussi, moindre qu'avant ?

Le FMI, notamment sous la présidence de Dominique Strauss-Kahn a connu une mini-révolution puisque les pays émergents ont commencé à y devenir de plus en plus puissants. Il faut comprendre que l’ordre international de Bretton-Woods est aujourd’hui vacillant. L’économie mondiale ne repose plus exclusivement sur les pays de la Triade et même, depuis 2010, on peut considérer que ce sont les émergents premiers (Brésil, Russie, Inde, Chine) ou secondaires (Corée du Sud, Turquie, Mexique, Indonésie) qui sont devenus les "locomotives" de l’économie mondiale. Dans ce cadre, ces derniers prennent de plus en plus de poids dans les organisations financières internationales d’un côté, notamment au FMI où le rééquilibrage des parts de vote s’est fait en leur faveur, mais aussi mènent une politique d’aide internationale individuelle. L’exemple de l’Amérique latine est frappant. Dans les années 1950 la Banque Interaméricaine de Développement (BID) a été créée par les pays occidentaux pour agir sur l’ensemble du continent américain. Celle-ci a été particulièrement utile pour le développement d’un certain nombre de pays et a également servi à maintenir l’influence des États-Unis dans la région. Or aujourd’hui la BID n’a plus qu’une faible utilité puisque de plus en plus de pays d’Amérique latine à commencer par le Brésil proposent à leurs voisins des financements très intéressants et bien plus importants. A titre d’exemple la BID a déboursé 14 milliards USD en 2013 alors que la seule BNDES – principale banque publique brésilienne – finance chaque année autour de 50 milliards USD de projets sur le continent. Les anciennes institutions sont obligées de s’adapter et de faire de plus en plus de place aux émergents ou sont condamnées à terme à la disparition. Le résultat dans les deux cas est une baisse de l’influence des pays occidentaux.

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