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Quand l’Amérique du Sud trahit les espoirs de la gauche radicale … à moins que ce ne soit l’inverse
©PEDRO PARDO / AFP

Lueur d'espoir

Quand l’Amérique du Sud trahit les espoirs de la gauche radicale … à moins que ce ne soit l’inverse

Même si les signaux de démocratisation restent faibles, la démission dimanche dernier du président Evo Morales en Bolivie contredit le récit d'une partie des gauches radicales européennes, selon lesquelles le "socialisme du XXIème siècle" constituerait un modèle alternatif à la démocratie libérale.

Jacobo Machover

Jacobo Machover

Jacobo Machover est un écrivain cubain exilé en France. Il a publié en 2019 aux éditions Buchet Castel Mon oncle David. D'Auschwitz à Cuba, une famille dans les tourments de l'Histoire. Il est également l'auteur de : La face cachée du Che (Armand Colin), Castro est mort ! Cuba libre !? (Éditions François Bourin) et Cuba de Batista à Castro - Une contre histoire (éditions Buchet - Chastel).

 

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Evo Morales, qui préside la Bolivie depuis 2006, a annoncé dimanche sa démission après trois semaines de manifestations. Cet évènement semble montrer l'échec du populisme « bolivarien » et l'existence d'une culture démocratique capable de le renverser.

Atlantico.fr : Quelle est la situation dans les pays où la version autoritaire du "socialisme du XXIème siècle" est ou a été au pouvoir ? Pourquoi y a-t-il un reflux de ce courant ?

Jacobo Machover : Le « socialisme du XXIème siècle » est une invention conjointe des régimes castriste et chaviste à un moment où le mot « communisme », depuis la chute du mur de Berlin en 1989, ne faisait plus recette. Le Venezuela de Nicolás Maduro, digne successeur de Hugo Chávez dans l’outrance et le trucage des élections, ne se maintient au pouvoir que grâce au soutien de ses services de sécurité entièrement noyautés par le régime cubain, qui contrôlent les Forces armées et la police « bolivariennes », au prix de fraudes électorales massives et d’une répression sans pitié, qui a provoqué de très nombreuses victimes dans les rangs des manifestations populaires en faveur de la démocratie et de l’opposant Juan Guaidó, reconnu comme président par une cinquantaine de pays, dont la France. Le Nicaragua du « sandiniste » Daniel Ortega et de sa femme, la « bruja » (la sorcière) Rosario Murillo, a suivi la même voie : des scrutins frauduleux et des attaques armées, proportionnellement encore plus dures qu’au Venezuela, contre la jeunesse qui ne supporte plus le régime de Ortega, qui prétend être éternel. Tout cela est ordonné, dirigé, manipulé depuis La Havane, qui fête cette semaine les 500 ans de sa création, avec la présence annoncée de tous ces grands démocrates et, aussi, des rois d’Espagne et de… François Hollande. Les mentors de tous ces apprentis-tyrans, Raúl Castro, frère et successeur de Fidel, et Miguel Díaz-Canel, président-fantoche « élu » à 99% par on ne sait qui, ordonnent ce ballet anti-démocratique qui n’a que trop duré. 

Cuba et le Venezuela ont dénoncé un coup d'Etat contre Evo Morales. Ceux qui ont été les leaders de ce bolivarisme du XXIème siècle ont-ils encore de l'influence ? 

Cuba et le Venezuela ont naturellement été les premiers à condamner le renversement de Evo Morales, en criant au « coup d’État ». Mais le véritable putschiste, c’était l’ancien cultivateur de coca, qui a tenté de se maintenir au pouvoir coûte que coûte, en modifiant sa propre Constitution à son profit pour se représenter indéfiniment à la présidence, et qui a complètement raté sa dernière tentative de fraude électorale. La mégalomanie de cet homme (qui n’est d’ailleurs pas le premier mandataire indigène en Bolivie, comme on tente trop souvent de le faire croire : au cours des années 1990, il y eut un vice-Président, joliment appelé Victor Hugo Cárdenas, professeur d’université d’origine aymara, et bien avant, il y en eut d’autres en Amérique Latine) n’avait pas de limites. Son compte Twitter arbore fièrement « evoespueblo » (c'est-à-dire « Evo, c’est le peuple », rien que ça) et lui-même a décrété que sa maison natale devait devenir « monument national ». Celle-ci, ainsi que sa résidence officielle, disparaîtront sous les coups de butoir des manifestants. 

Cependant, il serait dangereux de croire que le « bolivarisme », une doctrine fourre-tout, inspirée des écrits et de la geste du « libertador » vénézuélien Simón Bolívar, qui n’était certainement pas un démocrate, dans sa lutte contre la métropole espagnole au début du XIXe siècle, est en état de mort cérébrale. Précisément en Espagne, les dirigeants de Podemos, toujours solidaires de Maduro et des autres tyranneaux comme Morales, sont parmi les plus enclins à dénoncer le « coup d’État ». Or, par leur alliance avec les socialistes de Pedro Sánchez, ils sont aux portes du pouvoir. Faut-il s’étonner que Mélenchon et consorts soient sur la même longueur d’ondes ? Certainement pas. Leurs schémas mentaux, leurs logiciels, se sont arrêtés au « golpe » de Pinochet contre Allende au Chili, qui a eu lieu en 1973, il y a… plus de 45 ans ! En Bolivie, c’est un mouvement civil qui, avec le soutien des policiers et des militaires, aussi exaspérés que l’ensemble de la population, a balayé en quelques semaines un apprenti-dictateur et ses complices. Cependant, les partisans de Evo Morales sont toujours là, prêts à en découdre pour tenter de récupérer leurs pauvres pouvoirs perdus.   

Les courants bolivariens se sont souvent présentés comme des substituts à la démocratie libérale, en mettant en avant le rapport direct entre le leader au pouvoir fort et le peuple. Cet événement ne montre-t-il pas un processus de modération politique à l'oeuvre en Amérique latine et l'envie, quels que soient les attraits du populisme, d'un retour à la démocratie libérale ? Y en a-t-il d'autres signes ? 

Il n’y a pas de courant linéaire dans un sens ou dans l’autre, du moins dans la totalité du sous-continent latino-américain. Les manifestations en cours au Chili contre le président libéral Sebastián Piñera qui a, de manière absurde, considéré les protestations populaires comme une « guerre », de même que celles qui se sont déroulées antérieurement en Équateur contre le président Lenín (oui oui, c’est bien son prénom) Moreno, successeur d’un autre « bolivarien » aujourd’hui en fuite, Rafael Correa, démontrent que la démocratie libérale n’est pas une panacée. Du moins pour une partie de la population qui se sentait protégée jusqu’à un certain point par l’ancien système et qui a été bombardée dès l’enfance de mots d’ordre faussement émancipateurs contre l’ « impérialisme américain » et le « néolibéralisme ». Un peu comme certains « Ossies », qui voient avec « ostalgie » l’ancienne République « démocratique » allemande. Le temps des dictatures ne passe pas en vain. La révolution cubaine, source de tous les espoirs trompeurs, est encore vue avec indulgence par certaines fractions de ces peuples et, aussi, par nombre de leurs dirigeants, y compris des démocrates. Mais là aussi, il y a des signaux (encore faibles) de liberté. Grâce aux réseaux sociaux, la réalité de la répression contre les dissidents et de la misère de la population, celle que les innombrables touristes refusent de voir de leurs propres yeux, est diffusée à travers le monde. De plus en plus de voix d’activistes courageux se font entendre pour crier au monde leur solitude et leur courage pour affronter à mains nues un des régimes les plus liberticides de tous les temps. Pour eux, pour les prisonniers et les exilés, le « printemps bolivien » constitue une formidable lueur d’espoir.    

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