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L'amendement anti-fessée a été retiré lundi 19 mai au soir de la loi famille.
L'amendement anti-fessée a été retiré lundi 19 mai au soir de la loi famille.
©Reuters

Gifler ce n'est pas jouer

Punir ses enfants sans les traumatiser, c’est possible (y compris en leur donnant des fessées)

Ce lundi 19 mai, l'amendement "anti-fessée" a été exclu de la loi famille. Le gouvernement promet néanmoins d'y revenir dans une prochaine loi. Le vif débat sur la fessée remet au goût du jour les questions d'éducation et les sanctions parfois nécessaires au développement des enfants.

Monique de Kermadec

Monique de Kermadec

Monique de Kermadec

Psychologue clinicienne et psychanaliste, spécialiste de la précocité et la réussite chez l'enfant et l'adulte. Elle est l'auteur de Le petit surdoué de six mois à six ans et de Pour que mon enfant réussisse parus chez Albin Michel.

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Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : L'amendement anti-fessée a été retiré lundi 19 mai au soir de la loi famille. Le débat autour de la fessée évoque néanmoins un problème plus large : celui de la façon dont on peut punir nos enfants. Dans quelle mesure la sanction est-elle nécessaire au bon développement de l'enfant ?

Pierre Duriot : Ce n'est pas la sanction qui est nécessaire mais la limite fixée à l'enfant, limite entre l'autorisé et l'interdit, le bien, le mal, des notions qui existent dans toutes les cultures, avec certes des variations. L'enfant ordinairement, quand les limites ont été fixées, les teste, teste aussi la solidité des adultes et cette solidité le rassure. N'oublions pas qu'il est destiné à devenir lui-aussi un adulte et que devenir un adulte manipulable par un enfant n'est pas très encourageant. Punir les enfants, voilà qui est devenu un bien grand débat, en fait selon l'âge de l'enfant, tant il il est devenu très politiquement incorrect de punir un enfant petit, car il est justement "trop petit", ce en quoi nous nous trompons et risquons de devoir punir plus fort quand l'enfant sera grand et entrer, ce qui est classique maintenant, dans une forme de surenchère. La société est très ambiguë à l'égard des enfants, demande plus de discipline mais s'émeut quand la discipline s'exerce, "parce qu'il est encore petit", que, "ce n'est pas bien grave"... En réalité, éducation, sanction et récompense doivent aller ensemble et ce dès le plus jeune âge, de manière cohérente et adaptée, faute de quoi on n'est plus dans l'éducatif mais dans la tentative désespérée de "redresser la barre", avec parfois à la clé des phénomènes de rejet plus ou moins violents.

Monique de Kermadec : Il est important que les enfants apprennent à respecter certaines règles. D'abord les règles familiales, et ensuite les règles qu'ils rencontreront dans la société, et ce dès l'entrée à l'école par exemple. Les règles doivent d'abord être énoncées par les parents, et l'enfant doit comprendre qu'elles impliquent une possible sanction s'il y contrevient. Le parent doit se montrer clair sur ce qu'il attend exactement de l'enfant, préciser quel comportement n'est pas permis et que s'il l'enfant ne respecte pas ces consignes une punition est possible.

Il faut aussi que la punition appliquée soit en rapport avec la faute commise par l'enfant. Un parent qui, sous le coup de la colère, annonce à son enfant qu'il est privé de télévision toute la semaine, s'engage sur une punition intenable. Il faut que la sanction ait un sens pour l'enfant, et qu'elle ne soit pas démesurée par rapport à la transgression des règles.

Quelles sont les punitions les plus constructives ?

Pierre Duriot : Difficile à dire, c'est à adapter en fait à chaque contexte familial, à chaque enfant, en fonction aussi des vécus des adultes eux-mêmes par rapport à la sanction et l'autorité. Il y a quand même quelques écueils à éviter. Les tâches ménagères ne doivent pas être une punition, elles sont la collaboration normale d'un enfant à la marche de la famille, à la mesure de ses moyens. Le travail d'école non plus, n'est pas une punition, mais un bienfait. Il faut savoir ce qui va générer une frustration chez l'enfant, un déplaisir, mais parfois, rien ne semble avoir prise. Classiquement, on peut monter le ton, envoyer l'enfant dans sa chambre, l'isoler, s'ennuyer un peu, le temps de réfléchir, de méditer sur la bêtise faite. Mais cela tombe à plat si la chambre contient la télévision et les consoles de jeux, ce qu'il ne faudrait pas.  La punition doit être explicitée, que l'enfant sache pourquoi il est puni, proportionnée à la bêtise, donnée dans l'instant, pas le lendemain pour la bêtise de la veille, cautionnée par les deux parents et définie dans le temps : jusqu'à ce que la grande aiguille soit sur le 6 de la pendule, par exemple. En fait, il faut être très rigoureux, ne pas, sous le coup de la colère, punir d'une semaine de télévision, ça ne sera pas tenable. Ne pas non plus amender la punition si l'enfant pleure désespérément, pique une grosse comédie ou fait un gentil câlin, il prend alors rapidement conscience que la loi est manipulable à sa guise, ce qui ne sera pas le cas avec les lois du monde des adultes. Garder son sang froid, rester dans l'éducatif, être rigoureux... tout cela n'est pas facile évidemment, moins facile que de dire oui et de passer les choses, mais il faut penser à l'avenir, à ce moment où on le confie à une société dont les règles sont intangibles (pas forcément pour tout le monde de la même manière hélas). Mais c'est d'autant plus facile et gérable que l'on commence tôt par fixer et tenir les règles avec son enfant.

Monique de Kermadec : Une étape importante avant même d'en arriver à la punition, c'est de faire comprendre à l'enfant l'importance du respect de la règle. Il doit comprendre pourquoi cette règle existe, et de quelle façon elle permet de construire une vie positive en famille. Après ça, si malgré tout l'enfant désobéi, la sanction doit être la privation d'un plaisir immédiat. Par exemple, l'interdiction pour l'enfant de voir un dessin animé qu'il regarde habituellement le jour-même de la bêtise, tout en lui faisant comprendre le lien avec ses actes. La punition ne doit toutefois pas être démesurée, ni corporelle. L'enfant doit la vivre comme l'absence d'un plaisir qui a un sens pour lui. Il faut aussi prendre en compte l'âge de l'enfant, en fonction duquel la punition prendra une forme différente. Une sanction n'aura pas la même signification pour un enfant de 3 ans ou de 9 ans. Un enfant plus jeune pourra par exemple n'avoir le droit à qu'une histoire au lieu de deux le soir, là où un enfant plus âgé verra plutôt l'invitation d'un ami à la maison reportée.

Faut-il bannir les châtiments corporels comme la fessée comme le recommande le Conseil de l'Europe ? Les fessées peuvent-elles avoir des vertus éducatives ?

Pierre Duriot : On se heurte là à des paramètres de bienséance, d'idéologie, de démagogie aussi et demander à un enfant de respecter la moindre règle ou punir en cas de non-respect, est vite taxé de réactionnaire, voire fascisant. La fessée n'a pas vraiment de vertu éducative, elle peut ne pas être nécessaire, elle peut aussi échapper à l'adulte, une fois de temps en temps, le vrai écueil n'est pas là. Il est dans l'attitude de l'adulte qui donne cette fessée, soit qu'il s'y défoule, voire qu'il y prenne du plaisir. Chez l'enfant, on peut avoir une perception pervertie de l'affaire avec le cas hélas classique de maman qui console de la grosse fessée donnée par papa. Que faut-il faire alors pour avoir un gros câlin de maman ? Faire une grosse bêtise et prendre une grosse fessée. Tout le monde prend alors un chemin pathogène. Si fessée il y a, ce doit être très exceptionnel, dans le feu de l'action, à froid et non systématique. L'idéal serait qu'il n'y ait pas, mais le principe de réalité s'impose souvent aux belles théories. Les autres châtiments corporels, comme les badines, règles ou martinets de nos enfances des années avant 1970 ne sont évidemment pas des modes d'action envisageables.

Monique de Kermadec : Les châtiments corporels sont plus admis dans certaines cultures que dans d'autres, mais très souvent il s'agit d'une occasion pour le parent de décharger sa nervosité sur l'enfant. Dans les faits il s'agit d'un geste qui n'a pas été retenu par les parents. De façon générale les parents pensent plutôt à une petite gifle ou une petite tape sur les fesses, mais il est difficile de mesurer où s'arrête la "petite" gifle, et quand elle se transforme en un aller-retour qui fait tourner la tête de l'enfant tout en laissant une marque sur son visage. En consultation je rencontre certaines personnes qui ont reçu des châtiments corporels très lourds : des familles qui donnaient des coups, qui ont laissé des traces...

Il faut que le parent comprenne que son autorité peut être exprimée et respectée même avec d'autres supports que le châtiment corporel. En quoi est-ce que frapper quelqu'un pourrait avoir une vertu éducative ? La fessée peut être humiliante. C'est un acte de violence, et la leçon qu'elle donne à l'enfant c'est qu'on a droit au recourt à la violence dans certaines situations. Un enfant qui a été tapé deviendra probablement un parent qui tape, et lui pourrait moins maîtriser ses gestes. Il y a des adolescents qui sont physiquement violents avec leurs parents. Si au contraire le parent montre l'exemple et enseigne à l'enfant que la colère peut s'exprimer autrement, l'enfant ne répondra pas par le geste et la violence. De la même façon, il y a des petits qui semblent donner des coups à leurs parents quand ils ne sont pas contents. Ce sont des gestes qui rappellent d'autres gestes dont l'enfant a été victime d'une façon ou d'une autre. Si un enfant est frappé, et qu'il essaye d'imiter le geste en rentrant à la maison, le parent doit lui faire comprendre qu'il doit mettre des mots plutôt que des gestes sur sa colère.

Est-ce réellement nécessaire de légiférer sur ce sujet ?  Si chaque situation est différente, est-il vraiment possible d'imposer des normes dans la punition ?

Pierre Duriot : Non, il ne faut pas légiférer, c'est infantiliser encore un peu plus les adultes et ils n'ont pas besoin de cela. On voit déjà des enfants menacer d'appeler le 119 quand les parents font les gros yeux. On doit surtout faire la promotion des autres solutions éducatives, prendre du temps avec son ou ses enfants, pratiquer l'écoute et la collaboration, le jeu à règles, changer notre vision de l'autorité traumatisante chez un enfant jeune, cesser de confondre autorité et autoritarisme. Mais ne perdons de vue que l'enjeu est sérieux : dans certaines familles, le manque d'autorité débouche sur des vies impensables où ce sont les enfants, à l'adolescence et parfois avant, qui battent les adultes et imposent leur loi à la maison. Sans compter le comportement des enfants en question à l'école ou sur la voie publique. Il est vrai que les contextes du « vivre ensemble » familial ont évolué, non seulement dans les familles traditionnelles, mais aussi dans les familles recomposées, homoparentales où les critères éducatifs et les punitions, les rapports entre adultes et enfants, ne se conçoivent pas de la même manière. On a aussi, pour tout un tas de raisons sociologiques, économiques et culturelles, un déficit de temps éducatif devenu du temps plaisir, du temps écran, du temps câlin... nos modes vies modernes ont fortement influé sur nos pratiques éducatives. Nos culpabilités et nos modes consuméristes ont changé la donne. Il n'y a donc pas de « normes » en matière de punition, il n'y a qu'un bon sens adapté à chaque cas, du temps à prendre et des cohérences à trouver entre tous les acteurs éducatifs qui gravitent autour de l'enfant.

Monique de Kermadec : L'idéal, ce serait de ne pas avoir à passer de loi sur ce genre de chose. On peut d'ailleurs l'espérer, parce que ce qui se passe au sein de la maison échappe au regard de la société et des autres. Mais si on en arrive à devoir légiférer sur ces domaines, c'est en raison des enfants battus parfois très forts et qui se retrouvent à l'hôpital : ce genre de situation nécessite une sanction. Pour autant, il apparaît ridicule qu'un enfant de 10 ans se rende au commissariat pour porter plainte contre sa mère qui l'aurait giflé la veille au soir. Le fait est que ces violences mènent parfois jusqu'à l'hôpital. Bien évidemment, un parent qui donne une tape à son enfant sous le coup de l'énervement ne se sentira pas coupable dès lors qu'il l'estime raisonnable. Sauf que ces notions de raison et de culpabilité sont toutes relatives : chacun jugera différemment de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas.

Mais davantage que la loi – qui ne sera sans doute pas beaucoup relayée, ni très connue – l'important c'est de parvenir à apprendre aux parents à mieux gérer les situations, les moments où l'éducation peut être faite de tension. Ce que la loi ne parviendra jamais à faire, et qui ne peut être réalisé qu'au travers de l'information. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il ne devrait pas exister de loi, puisqu'il existe des situations excessives et vraiment dangereuses pour l'enfant, néanmoins je crois autrement plus à la nécessité de former et d'informer les parents plutôt qu'à une loi pour venir à bout de ces comportements.

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