Protéger l’héritage du Gaullisme : la délicate mission de Pierre Messmer après la démission de Charles de Gaulle | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Protéger l’héritage du Gaullisme : la délicate mission de Pierre Messmer après la démission de Charles de Gaulle
©AFP

Bonnes feuilles

Protéger l’héritage du Gaullisme : la délicate mission de Pierre Messmer après la démission de Charles de Gaulle

Frédéric Turpin publie "Pierre Messmer, le dernier gaulliste" aux éditions Perrin. Héros de la France combattante, grand serviteur de la nation et homme de lettres, Pierre Messmer a connu un parcours exceptionnel. Frédéric Turpin brosse le portrait de cet homme de convictions. Extrait 1/2.

Frédéric Turpin

Frédéric Turpin

Professeur d'histoire contemporaine à l'Université Savoie Mont Blanc, Frédéric Turpin est spécialiste d'histoire politique (du gaullisme tout particulièrement), de la décolonisation et des mondes ultra-marins. Il est notamment l'auteur de De Gaulle, Pompidou et l'Afrique : décoloniser et coopérer. 1958-1974 (2010 ), Jacques Foccart. Dans l'ombre du pouvoir (2015) et de La France et la francophonie politique. Histoire d'un ralliement difficile (2018, prix Jean Sainteny 2019 de l'Académie des sciences morales et politiques).

 

Voir la bio »

Au lendemain de la démission du général de Gaulle, un monde s’écroule pour Pierre Messmer, marquant la fin du « temps des certitudes ». Au contact du président de Gaulle, le Compagnon de la Libération Messmer n’est plus seulement un homme au passé héroïque. Il est devenu un spécialiste reconnu des questions liées à la Défense nationale et incarne, aux yeux des Français, le ministre des Armées, le gaulliste orthodoxe qui, sous les ordres de Charles de Gaulle, a mis en place la force de frappe nucléaire. Cette image de Louvois du Général a même fini par éclipser son  passé colonial. C’est pourtant en raison de ses grandes compétences ultramarines qu’il revient sous les ors de la république. Et ironie de l’histoire, celui qui joua un rôle important dans la décolonisation reprend du service gouvernemental en février 1971 rue Oudinot, aux Départements et Territoires d’outre‑mer. 

En attendant, il vit le départ définitif du pouvoir du général de Gaulle comme une véritable rupture dans sa vie. Il lui reste désormais à vivre avec l’épopée gaullienne, tant celle de la guerre que de la première décennie de la Ve république, dont il fut l’un des acteurs. Il entend protéger et faire vivre l’héritage du Général dont il se considère l’un des dépositaires. Comme tant d’autres gaullistes, il se sent une responsabilité particulière. Mais pour l’homme d’action qu’il n’a jamais cessé d’être, il n’est pas question de se cantonner à témoigner. Il entend, à cinquante‑trois ans, continuer à jouer un rôle sur la scène nationale. L’heure de la retraite n’a pas sonné.

Présence et action du gaullisme

Protéger l’héritage de Charles de Gaulle passe d’abord par l’élection d’un successeur issu des rangs du gaullisme. La présidence de la république, clé de voûte des institutions, ne doit pas passer entre des mains hostiles ou simplement peu adeptes de la lecture présidentialiste de la Constitution pratiquée par le Général. La gauche et l’extrême gauche, encore marquées par les séquelles de Mai 68, ne sont pas en mesure de prétendre conquérir l’Élysée. Le concurrent du général de Gaulle lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1965, François Mitterrand, est ainsi démonétisé auprès d’un grand nombre de Français en raison de son attitude lors des événements de Mai 68. en réalité, le problème qui se pose à Messmer et aux gaullistes se révèle vite être celui des centristes. Car si le président du sénat Alain Poher assure l’intérim de la présidence de la république, comme la Constitution le stipule, il est aussi candidat à l’élection présidentielle. Or le sénat fut l’un des grands adversaires de la présidence du général de Gaulle, en particulier son ancien président Gaston Monnerville. Le centriste Poher entendant revenir à une pratique des institutions moins présidentialiste, celui qui est encore ministre des Armées dans le gouvernement de Maurice Couve de Murville, qui expédie les affaires courantes, voit se profiler le spectre de la IVe république. La conclusion s’impose donc à Pierre Messmer : il faut absolument faire triompher le candidat gaulliste. 

Le ministre des Armées en exercice, qui est aussi député et maire de Sarrebourg  (depuis son élection en mars 1969), apporte sans surprise son soutien au candidat Georges Pompidou. Il fait campagne pour lui, y compris auprès de ses électeurs de Sarrebourg. Même si la Lorraine, et tout particulièrement sa circonscription, a voté à près de 70 % en faveur de l’ancien Premier ministre du Général au premier tour de la présidentielle de juin 1969, il multiplie les meetings. Il adresse même un courrier à ses administrés entre les deux tours les enjoignant de voter encore plus massivement pour celui‑ci. D’abord parce que « le président de la république doit être l’élu d’une majorité aussi forte que possible, à la fois parce qu’elle lui donne dans le pays l’autorité morale qui lui permet d’exercer au mieux ses hautes fonctions, et parce qu’elle lui assure à l’extérieur le moyen d’être plus écouté quand il parle au nom de la France ». Ensuite parce que « Georges Pompidou mérite cette majorité que vous lui donnerez le 15 juin » : « sa grande expérience, son autorité naturelle, son sens de l’État, sont autant de qualités reconnues des Françaises et des Français, car Georges Pompidou a fait ses preuves. Je ne suis pas certain qu’on puisse en dire autant de l’autre candidat. » Les électeurs sarrebourgeois répondent présents le 15 juin, ce qui conforte la position de Pierre Messmer, qui, s’il n’est pas ministre, devra en repasser par une élection législative partielle pour retrouver son siège de député. 

La victoire de Georges Pompidou ouvre un nouveau chapitre du gaullisme, assurant, selon la formule de campagne, « le changement dans la continuité ». C’est un gage de sauvegarde de l’œuvre du Général. C’est aussi la chance de pouvoir continuer à bâtir l’avenir de la France suivant les principes du gaullisme à condition toutefois que le nouveau président maintienne un cap gaulliste. Pierre Messmer n’appartient pas à la nouvelle équipe gouvernementale menée par Jacques Chaban‑Delmas. Il est difficile de dire s’il a en été déçu : l’homme ne s’est pas vraiment livré sur le sujet. Il admet avoir souhaité quitter le gouvernement car il se sentait alors « las » et qu’il en avait « un peu assez ». « Après neuf ans, écrit‑il le 27 juin 1969 à Olivier Guichard, mon départ me semblait naturel. » C’est aussi l’opinion du président Pompidou, qui ne fait pas appel à lui. Mais l’essentiel est probablement ailleurs pour lui : dans la poursuite de l’aventure gaullienne. Ceux qui peuvent légitimement se poser en héritiers doivent donc reprendre le flambeau. Pour Messmer, c’est dans l’action et non dans l’incantation que doit s’affirmer cette ardente obligation. Il n’entend pas être un Pierre Mendès France après 1954 (ou un Michel Debré après 1974), Cassandre annonçant catastrophes et naufrages à venir. C’est dans l’action qu’il officiera. Encore faut‑il le pouvoir à partir d’une fonction qui légitime ses prises de position. 

Pierre Messmer opte alors pour un retour au Palais‑Bourbon qu’il n’a connu, pour le moment, que sur les bancs du gouvernement. Il est difficile de fixer avec précision le moment où sa réflexion l’a conduit à vouloir s’engager dans cette carrière. En évoquant avec Olivier Guichard, le 27 juin 1969, la possibilité de « faire connaissance avec le métier de parlementaire », il ne cachait pas que cela serait pour lui « une expérience au moins curieuse ». Député de Sarrebourg depuis juin 1968 – son suppléant, Maurice Jarrige, siège à sa place puisqu’il est ministre –, il est dans une dynamique positive d’implantation locale. Son élection à la tête de la municipalité sarrebourgeoise en mars  1969 en témoigne. Il lui faut retrouver une position nationale qui lui permette de relayer les demandes locales. La députation, de ce point de vue, est un passage obligé. Pour jouer encore un rôle national, il doit rester à proximité du pouvoir, dans une sorte de position d’attente qui lui permette d’être entendu, voire de peser sur le gouvernement. Quelle valeur aurait le verbe messmérien appuyé sur la seule mairie de Sarrebourg ? L’ancien ministre des Armées du Général tranche la question probablement au cours de l’été. Son suppléant présente sa démission le 16  septembre 1969, ce qui entraîne la tenue d’une élection législative partielle. Sans surprise, Messmer est candidat, avec le même suppléant, et il triomphe de ses adversaires dès le soir du premier tour. En octobre, il siège pour la première fois comme parlementaire au Palais‑Bourbon et s’inscrit naturellement au groupe de l’Union des démocrates pour la république (UDR). 

Avant de retrouver des activités politiques et nationales, Pierre Messmer et son épouse ont eu le grand honneur et la grande joie d’être invités à déjeuner à La Boisserie par Charles et Yvonne de Gaulle. L’ancien chef de l’État ne convie que les personnalités qui n’ont plus de fonctions exécutives ou parlementaires, la présence d’un ministre en exercice pouvant donner lieu à des interprétations des médias sur la pensée et les prises de position du retraité de Colombey‑les‑Deux‑Églises. Or celui‑ci s’est donné pour obligation de ne pas intervenir ni commenter la politique de son successeur à la présidence de la république. Le 16 juillet, le couple Messmer se rend à La Boisserie « sous une chaleur accablante d’orage ». Pierre Messmer en fait le récit à sa manière, « d’une façon extérieure et sans commentaire », dans l’édition du 5 août 1972 de Paris Match : « il nous reçut avec cette courtoisie presque de l’ancien temps que vous connaissez, c’est‑à‑dire en vous accueillant dès votre arrivée. Ma femme est partie de son côté avec Mme de Gaulle ; nous sommes allés dans son bureau, où nous sommes restés trois quarts d’heure ou une heure, à parler du passé récent, du présent et de l’avenir […]. Ensuite nous sommes passés dans le salon où nous avons pris l’apéritif, avant de nous rendre à table, le Général et sa femme, moi‑même et ma femme et un aide de camp. Pendant le déjeuner, la conversation n’a porté que sur des affaires locales ou privées. Nous sommes ensuite revenus dans le salon pour le café. Le Général voulait voir, à la télévision le décollage de la fusée américaine Apollo Xi qui transportait Armstrong et son équipe, les premiers hommes à débarquer sur la Lune […]. Dès que nous avons vu le décollage, nous sommes sortis dans le jardin. Là, nous avons parlé de diverses choses ; je lui ai par exemple demandé à quel moment il avait acheté sa maison, comment il l’avait transformée, pourquoi il s’était installé là plutôt qu’ailleurs. Puis vers 4 heures de l’après‑midi, nous avons pris congé. il est venu jusque sur le perron pour nous raccompagner, je me suis retourné, avant que la voiture prenne le tournant pour sortir de la propriété et j’ai vu qu’il attendait que la voiture eût disparu pour rentrer chez lui. C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant. » Le récit, sobre, est publié en août 1972. il vise à établir, peu de temps après la nomination de Messmer à Matignon, une sorte de filiation avec la haute figure du Général. Mais il brosse de Charles de Gaulle un portrait qu’il peut s’appliquer à lui‑même : « il y avait toujours chez le Général deux personnages : l’homme d’action et l’homme qui se regardait agir et jugeait les événements. il est certain que l’homme qui regardait les événements et portait des jugements sur eux, supportait en philosophe la situation dans laquelle il se trouvait. » Il n’est pas certain que Pierre Messmer ait supporté de la même manière son manque d’action en juillet 1969. 

Son attitude dans les mois qui suivent le départ du pouvoir du général de Gaulle laisse plutôt penser à l’historien qu’il a voulu continuer à jouer un rôle de premier plan au service d’« une certaine idée de la France », du moins de la manière dont il l’interprète. Ainsi, dès le 8 mai 1969, il est à l’initiative du lancement avec Michel Debré et Louis Joxe de l’association « Présence du gaullisme ». il s’agit clairement, dans un contexte de vive émotion liée au retrait politique de Charles de Gaulle et aux fortes incertitudes qu’il soulève, de « préserver l’héritage du gaullisme ». Parallèlement, au milieu de nombreuses autres initiatives, le beau‑frère du Général, Jacques Vendroux, se propose de lancer une amicale parlementaire avec pour mission prioritaire d’agir au Parlement contre toute initiative attentatoire aux principes du gaullisme et à ses réalisations. Mais à la différence de Pierre Messmer qui fait campagne pour Georges Pompidou, Vendroux est extrêmement réservé à l’encontre du candidat puis du deuxième président de la Ve république. Le climat est donc clairement, chez nombre de gaullistes de premier plan, à une forte suspicion contre Pompidou. Ils l’accusent d’être en partie responsable de l’échec au référendum du général de Gaulle en s’étant déclaré publiquement prêt, quelques mois plus tôt à Rome, à lui succéder. Ce foisonnement d’associations et d’officines vise à mettre le nouveau président sous tutelle, à le soumettre constamment à une sorte de tribunal d’inquisition gaulliste. 

Pierre Messmer participe pleinement à ce mouvement de réaction et de peur par rapport à l’avenir. Il se veut détenteur de la vraie foi gaulliste et entend, comme tant d’autres, pourfendre les impies, y compris parmi les anciens compagnons du Général. Contraire ment à Jacques Vendroux et aux gaullistes de gauche tels René Capitant ou Louis Vallon, cependant, il n’est pas foncièrement anti‑Pompidou, même si « Présence du gaullisme » regarde initialement avec une certaine suspicion le successeur du général de Gaulle. Il n’y a pas chez Messmer de procès d’authenticité gaulliste sur la personne même de Pompidou. Ce qu’il entend soumettre à son jugement inquisitorial, ce sont les actions du nouveau président. Cette volonté de placer sous surveillance le président et son Premier ministre est discrètement avalisée par Charles de Gaulle. Peu de temps après l’élection de Georges Pompidou, de surcroît, il approuve le projet de son beau‑frère de lancer une amicale parlementaire. Le 8 juillet, « Présence et action du gaullisme » voit ainsi le jour et rassemble bientôt une quarantaine de députés. Toutefois, l’association « Présence du gaullisme » présidée par Pierre Messmer paraît à la remorque du mouvement qui se dessine. Elle donne, se souvient Hubert Germain, l’impression d’« un pavé jeté dans la mare sans pouvoir aller plus loin ». C’est d’ailleurs la dynamique de l’amicale qui l’emporte rapidement sur celle de l’association et Messmer n’y joue guère de rôle. 

Le 16 juillet, lors de l’entretien de Pierre Messmer avec le général de Gaulle, celui‑ci lui donne son aval pour développer l’association « Présence du gaullisme » dans le sens d’une grande association nationale –  ce qui n’apparaît naturellement pas dans le compte rendu publié dans Paris Match le 5 août 1972. Pourtant, en invitant « un de ceux dont le témoignage me fut et me demeure le plus précieux » parmi ses « compagnons de toujours », il lui indiquait qu’il avait « beaucoup à faire, […] personnellement, pour ce que nous avons entrepris ». Et d’ajouter : « Je vous en parlerai quand je vous verrai. » il semble bien que de Gaulle se soit montré, à cette occasion comme en d’autres, très remonté contre son ancien Premier ministre. Du moins c’est ce que Pierre Messmer rapporte à Louis Joxe et à d’autres en des termes très durs : « Pompidou, aurait dit de Gaulle à Messmer, c’est sur mon lit de mort qu’il me reverra. » C’est probablement en ce sens qu’il faut comprendre l’activisme organisationnel de Pierre Messmer qui veut faire de « Présence du gaullisme » une grande association nationale appuyée sur une influente amicale parlementaire. « Nous sommes en train actuellement, explique‑t‑il à Jean Mauriac le 20 octobre 1969, de mettre au point le manifeste que nous rendrons sans doute public au cours d’une conférence de presse. J’en ai informé le général de Gaulle lorsque je l’ai vu à Colombey. Il appuie notre projet : “Vous serez, m’a‑t‑il écrit, le ferment dans la pâte.” Depuis, je lui ai expliqué les détails de notre action. » Messmer s’est fixé un objectif qui, manifestement, ne déplaît pas au Général : « Je pense que dans une majorité aussi étendue que la nôtre, il est naturel – et je dirais aussi souhaitable – qu’il y ait différentes tendances. L’UDR ne peut pas être un bloc monolithique. Certains peuvent le déplorer. Mais c’est un fait, notre association a pour but de faire vivre la pensée du Général, sa philosophie, sa métaphysique. » Il s’agit de « rappeler les grands principes du gaullisme chaque fois que nous estimerons qu’ils sont menacés ». 

Ce projet, parrainé par le Général, il en a fait part à Georges Pompidou. Sans surprise, le président, qui a déjà suffisamment à faire avec les critiques acerbes de certains gaullistes, essaie de l’en dissuader estimant qu’il s’agit d’« une machine dirigée contre lui ». « Mais ce n’est pas ce que nous voulons être, se défend Messmer. Nous serons tout au plus une épée de Damoclès au‑dessus de la tête du gouvernement, mais une épée qui ne tombera pas. » Cette démarche de Pierre Messmer envers Pompidou est assez révélatrice de sa psychologie.

Extrait du livre de Frédéric Turpin, "Pierre Messmer, le dernier gaulliste", aux éditions Perrin

Lien vers la boutique : ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !