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Le vice-président américain, Joe Biden, écoute le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou lors de déclarations conjointes au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 9 mars 2016.
Le vice-président américain, Joe Biden, écoute le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou lors de déclarations conjointes au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 9 mars 2016.
©DEBBIE HILL / POOL / AFP

Conflit israélo-palestinien

Proche-Orient : l’administration Biden n’a pas compris le risque qu’elle prenait à passer l’héritage Trump par pertes et profits

Le conflit israélo-palestinien s'enlise entre le Hamas et Israël. Le président américain Joe Biden a exprimé lundi, lors d’un échange avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahouu, son « soutien » à un cessez-le-feu face à l’escalade de violences.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico : Depuis une semaine, d’importantes tensions surviennent en Israël. Celles qui interviennent avec la bande de Gaza ne sont pas inédites, mais celles qui soulèvent la communauté israélienne arabe sont-elles plus étonnantes. Ces évènements sont-ils portés par des revendications inhabituelles ? Comment ?

Roland Lombardi : Les conflits entre le Hamas de Gaza et Tsahal sont plutôt des éruptions chroniques, comme en 2008 ou 2014. Celui-ci n’est qu’un nouvel épisode d’une guerre que se livrent l’État hébreu et l’organisation terroriste issue des Frères musulmans palestiniens, au pouvoir à Gaza depuis juin 2007. Dans quelques jours, il prendra fin et on reviendra au statu quo habituel.

Par contre, alors que la Cisjordanie est restée, elle, relativement épargnée (l’Autorité palestinienne et ses forces de sécurité n’avaient aucun intérêt à un embrasement), le plus étonnant et le plus inquiétant furent les émeutes et les affrontements intercommunautaires, avec des lynchages des deux côtés, entre Juifs et Arabes israéliens au cœur même d’Israël, dans ce que l’on appelle les villes mixtes. C’est inédit. Le pays n’a jamais connu ce genre de phénomène. Les Arabes israéliens vivant plus ou moins en harmonie avec leurs voisins juifs, notamment depuis la crise de la Covid où les échanges et la solidarité intercommunautaires s’étaient pourtant développés. Mis à part durant quelques jours au début des années 2000, au début de la Seconde Intifada, cette minorité arabe (20 %), composée de citoyens israéliens à part entière et plutôt bien intégrée, a toujours été très calme. Depuis, les dirigeants des partis arabes israéliens et les responsables communautaires ont appelé à l’apaisement et la situation est revenue pratiquement à la normale. Mais ces incidents laisseront des traces malheureusement.

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Alors pourquoi cette poussée de fièvre ? Un calendrier propice aux démonstrations de force, avec la sortie d’un confinement éprouvant psychologiquement, la fin du Ramadan, la célébration de la réunification de Jérusalem (le 10 mai)… Un peu tout ça. Mais une des premières explications de l’explosion de violence, argument officiel des émeutiers et du Hamas, serait le litige qui oppose, dans le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem Est, des colons juifs et des familles palestiniennes. Les premiers ont de vieux titres de propriété contestés par les Palestiniens qui vivent dans ces maisons. Au vu de la situation, la Cour suprême israélienne qui devait trancher a préféré reporter son jugement pour ne pas envenimer les choses. Puis il y a eu les tensions aux abords du Mont du Temple et l’accès limités à l’Esplanade des mosquées…

À cela, il faut rappeler que le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a déclaré il y a quelques jours, qu’il repoussait les élections initialement prévues le 23 mai. Abbas sentait une nouvelle défaite dans des élections libres, dites de réconciliations pour les Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie.

Quoi qu’il en soit, le Hamas s’est sûrement senti frustré. Il a donc profité de cette colère pour reprendre la main sur le leadership palestinien, récupérer et exploiter le mouvement, en se présentant comme le seul défenseur des Palestiniens et des Arabes israéliens. C’est pourquoi, il a opté pour la confrontation directe. 

Y-a-t-il, cette fois-ci, un vrai risque d’explosion qui pourrait mener à des conséquences différentes du statu quo habituel ? Deux fronts différents pourraient-ils se former ?

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Non, je ne le pense pas. Il y aura encore pendant quelques jours des tirs de roquettes du Hamas et des frappes israéliennes, avec peut-être encore des pics d’intensité, mais comme en 2014 ce conflit va cesser par l’entremise de l’Égypte de Sissi et l’argent du Qatar. Personne n’a intérêt à une guerre trop longue et trop dure. D’ailleurs la réserve de roquettes du Hamas se réduit très vite. Et puis, à la différence du passé, les Israéliens sont cette fois-ci rapidement passés de l’habituelle première phase du pilonnage des tunnels, des stocks, des sites de fabrication et de lancement, à la seconde, celle des destructions des luxueux appartements ou villas des dirigeants du Hamas, tout en la doublant de la troisième, celle des éliminations ciblées des chefs de l’organisation comme ceux du Jihad islamique. Cette fois-ci, oubliant les avertissements préalables, les trois phases se déroulent simultanément. Du côté des terroristes du Hamas, ça doit faire réfléchir…  

La situation actuelle est-elle en mesure d’ébranler l’équilibre global du Moyen-Orient tel qu’il existe actuellement, notamment avec les accords d’Abraham ?

Pour comprendre ce qu’il se passe, et pourquoi maintenant, il faut peut-être revenir quelques mois en arrière.

Donald Trump avait imposé la paix entre Israël, les Émirats arabes-unis (EAU) et Bahreïn, suivis par le Maroc et le Soudan avec les Accords d’Abraham en septembre 2020. Cet accord s’inscrivait plus largement dans le « plan Trump », vaste plan de paix israélo-palestinien présenté en janvier 2020. Celui-ci, que beaucoup croyaient impossible, a été rejeté, on l’oublie, par une partie de la droite dure israélienne. Car il ne faisait pas, comme certains le déclarent, la part belle aux seuls Israéliens. Plusieurs observateurs l’ont effectivement décrié mais n’ont jamais réellement lu la totalité des 180 pages du protocole d’accord. Étaient entre autres prévus, surtout pour ceux qui savent lire entre les lignes, la solution à deux États, un éventuel partage de Jérusalem, un port et un aéroport à Gaza, d’importantes aides financières pour les infrastructures palestiniennes voire même des échanges de territoires… Si dans un premier temps, Abbas et le Hamas ont rompu les négociations, c’était pour faire simplement monter les enchères. Ils savaient, d’après cette base d’accord, qu’ils pouvaient demander encore beaucoup. Car, en dépit des nombreux gages donnés par Trump à l’État Hébreu (sur l’Iran, le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem…), la réalité est que Netanyahou était lui aussi sous pression. Des surprises et de lourdes concessions israéliennes étaient encore prévues comme, alors que personne n’y croyait, le recul sur l’annexion de la Vallée du Jourdain en Cisjordanie lors du rapprochement avec Abou Dhabi…

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S’il n’y a pas eu d’incident majeur à cette époque, ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni même dans les rues arabes – comme l’annonçaient pourtant certains « experts » –, c’est que Trump avait imposé son ascendant psychologique. Avec lui, les adversaires d’Israël savaient que Washington se tiendrait fidèlement et sans complexe aux côtés des Israéliens et qu’il y aurait des représailles rapides s’ils étaient attaqués. Stratégie déjà éprouvée par Nixon et Kissinger en leur temps.

De plus et surtout, en coupant toutes les aides financières américaines et en limitant fortement celles de l’Europe aux Palestiniens, Trump décida de « taper au portefeuille » et d’utiliser ainsi son arme favorite et très efficace de la pression maximale économique. Certaines sources diplomatiques sérieuses affirment que s’il avait été réélu, isolés diplomatiquement, exsangues économiquement et en un mot, « pris à la gorge », l’Autorité palestinienne et le Hamas – comme l’Iran – auraient été forcés à très court terme de négocier pour ne pas tout perdre.

Si tel n’avait été le cas, le recours était Mohammed Dahlan, l’ancien responsable de la Sécurité de l’Autorité Palestinienne, exilé à Abu Dhabi depuis 2013. Ce dernier, soutenu par les Israéliens et les Américains, aurait été alors chargé d’éliminer le Hamas et d’évincer Abbas pour prendre la tête de l’État palestinien en gestation.

Or, depuis janvier et la victoire de Joe Biden, la donne a totalement changé. La nouvelle administration démocrate était bien décidée à tourner la page Trump dans la région. Mais enfermée dans les idéologies et sa haine anti-trump, elle n’a pas vu que le réalisme, certes abrupte et cynique, de l’ancien président était pourtant en train de porter ses fruits. L’équipe Biden n’a fait alors qu’accumuler les erreurs dans la région depuis quatre mois. D’abord en voulant rétablir avec l’Iran les Accords du JCPOA sur le nucléaire iranien. En guise de bonne volonté, Washington n’exige pas de contreparties notables du côté iranien et surtout, a commencé à lever une partie des sanctions. Pour Téhéran, ce ne fut qu’un signe de faiblesse et une bouffée d’air frais. Pour acquérir une position de force dans les négociations en cours et reprendre l’ascendant, les mollahs iraniens ont réactivé - comme le prouvent depuis et partout la reprise des attaques - leurs proxies au Yémen, en Syrie, en Irak… et à Gaza !

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Sur le dossier israélo-arabe précisément, l’administration Biden n’évoque même plus les Accords d’Abraham. Pour elle, ce n’est qu’un « accord de normalisation » !

Début avril, Biden a relancé l’aide humanitaire américaine à l’UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens suspendue par son prédécesseur, pour un montant de 150 millions de dollars. Les États-Unis s’apprêtent également à verser 75 millions de dollars pour le développement et l'économie en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Ceux qui se sont déjà rendus à Gaza ou à Hébron par exemple – car beaucoup parlent sans avoir mis un jour un pied dans ces territoires ! – savent pertinemment que la majorité de ces aides sont massivement détournées. Le Hamas, branche terroriste des Frères musulmans palestiniens, est un virtuose de cette pratique.

Ces éléments n’expliquent certes pas tout, mais l’argent est toujours le nerf de la guerre…

D’autant plus qu’avec la nouvelle administration américaine, les Palestiniens ont de nouveau un soutien moral et diplomatique qu’ils avaient perdu ces quatre dernières années.

Biden, le réaliste et fervent défenseur d’Israël, est donc aujourd’hui dans l’embarras. Il est pris en otage par la gauche et l’extrême gauche antisioniste de son parti et de son entourage direct. Certes, il a appelé à la désescalade. Il a rappelé le « droit d'Israël à se défendre » devant les « attaques terroristes du Hamas » mais il a souligné que les Palestiniens avaient le « droit à la sécurité », renvoyant de fait chaque partie dos à dos. Pour l’heure, œuvrant en coulisse, il compte sur les initiatives discrètes de ses partenaires arabes comme le Qatar, la Jordanie et l’Égypte de Sissi – « le dictateur préféré de Trump » qu’il ne cesse pourtant de critiquer depuis des mois ! – pour sortir de la crise.

En attendant, le processus de paix semble s’éloigner à vue d’œil. C’est un retour au statu quo qui se profile, comme lorsque certains responsables israéliens et palestiniens n’avaient pas intérêt à la paix. Les derniers évènements en Israël ont fait exploser la future coalition qui devait déloger Netanyahou.

Du côté palestinien, une fois ce énième conflit passé, les aides internationales vont de nouveau affluer et les terroristes du Hamas pourront alors renouveler leurs stocks de roquettes...

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