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La preuve par les sondages : 
"Jean-Marie Le Pen 
avait raison de dire que personne 
ne veut d’un FN gentil"
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Retour aux fondamentaux

La preuve par les sondages : "Jean-Marie Le Pen avait raison de dire que personne ne veut d’un FN gentil"

Depuis quelques semaines, Marine Le Pen a recentré son discours sur les fondamentaux du FN : immigration, insécurité, sortie de l'Europe. Au même moment, elle remonte dans les sondages. Une enquête de l'institut CSA pour BFM-TV, RMC et 20 Minutes la crédite de 17 % des intentions de vote. La dé-diabolisation a montré ses limites.

Sylvain Crépon

Sylvain Crépon

Sylvain Crépon, docteur en sociologie et chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Ouest-Nanterre, étudie le Front national depuis le milieu des années 1990.

Auteur de plusieurs travaux de référence sur l'extrême droite, ses recherches portent également sur les minorités religieuses en France et en Europe.

Son dernier livre : Enquête au coeur du nouveau Front national (Nouveau Monde Editions, mars 2012)

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Atlantico : On observe depuis quelques jours une remontée de Marine Le Pen dans les sondages, alors qu’elle opère un retour aux fondamentaux. Dans son discours au Zénith de Paris, le 17 avril, elle a surtout fustigé l’Europe et l’immigration. N’est-elle forte que lorsqu’elle se cabre sur ses thèmes de prédilection ?

Sylvain Crépon : Cela me semble évident. J'étais au Zénith justement. Dans les meetings, dès qu'elle touche à l'immigration et à l'insécurité, la salle frémit.

La dé-diabolisation n'a marché que lorsque la campagne n'avait pas démarré. Marine Le Pen était un peu un objet politique nouveau, pas encore tout à fait identifié, qui traversait l'espace politique. Elle a beaucoup attiré les médias en partant très tôt en campagne, ce qui a marché pendant un moment. Ensuite, les autres candidats sont entrés en campagne et son discours a pâti de son inexpérience en matière économique et sociale. Elle n'est pas du tout une technocrate, et ça s'est vu.

Finalement, on a fini par se demander si Jean-Marie Le Pen n'avait pas raison en 2005 lorsqu'il disait à sa fille que personne ne voulait d'un FN gentil.

D'un côté, Marine Le Pen nous a dit en début de campagne « nous sommes un parti anti-système » en soutenant en même temps « nous sommes un parti comme les autres, crédible, pas aussi sulfureux qu'on ne le dit ». Son discours était donc un peu inaudible, et ce n'est donc pas un hasard si lors de la dernière ligne droite de la campagne, elle revient sur les fondamentaux.

N'a-t-elle donc aucune marge de manœuvre dans sa vision politique ?

C'est une question qui va se poser quelque soit l'issue du scrutin. Que va faire le parti ? L'UMP hésite de moins en moins à aller sur ses thèmes. Le Front national se déclare anti-système mais veut acquérir de la crédibilité pour accéder au pouvoir... Il est peut-être condamné à être un parti protestataire. Sa force est peut-être là, mais aussi sa faiblesse.

Finalement, même en ayant voulu adoucir son discours, Marine Le Pen pourrait ne pas dépasser les 20% de voix au premier tour. A peine plus que le score de son père et celui de Bruno Mégret en 2002. La dé-diabolisation n'a-t-elle servi à rien ?

Pas totalement, car il y a des primo-frontistes, des gens qui l'ont rejoint récemment. La dé-diabolisation lui a fait gagner des électeurs, même si elle en a perdu en route. Selon un sondage de l'Ifop pour le JDD, il y aura dimanche 29% d’abstention. Sur ces 29%, 41% auraient voté Jean-Marie Le Pen en 2007. C'est un chiffre extraordinairement haut.

Tout l'objectif pour elle, mais il est peut-être un peu tard, est de se retourner vers cet électorat qui a déjà voté FN et qui veut se réfugier dans l’abstention. Elle peut peut-être le capter en revenant sur cette dimension populiste assumée, qui pourrait faire gonfler son score.

Mais même si elle fait un très bon score, elle a une marge de manœuvre limitée. Bien sûr, si Nicolas Sarkozy perd l’élection, il y aura des tentatives d'alliance au niveau local car les élus de l'UMP voudront sauver leur siège. Mais ni l'UMP, ni le FN n'y gagnerait. Il risque d'arriver au FN la même chose qu'aux communistes sous Mitterrand : s'il s'associe au pouvoir, il sera associé aux échecs et tout son potentiel de parti protestataire passera par pertes et profits.

C'est ce qui s'est passé au FPO de Jorg Haider en Autriche il y a quelques années. Dès qu'il a été associé au gouvernement conservateur, il s'est effondré. Même chose pour la Ligue du Nord, en Italie. Il y a deux exceptions en Europe : le PVV de Gert Wilders aux Pays-Bas et surtout l'UDC d'Oskar Freysinger, en Suisse, qui est associé au gouvernement mais qui ne diminue pas.

Mais ce ne sont pas des partis qui ont un passé d'extrême-droite. Il sont ce qu'on appelle des partis néo-populistes, dont le discours très anti-islam se fait au nom de valeurs libérales. Ce sont de de vrais libéraux, pas comme le FN. Marine Le Pen a dit qu'elle n'exclut pas un changement de nom du Front national pour tourner la page de l’extrême-droite et s'engouffrer dans le modèle de ces néo-populistes, mais même en tournant cette page, ça risque de rester compliquer pour le FN.

S'il ne veut pas de « normalisation », pas d'association avec le gouvernement, que cherche l'électeur du Front National ?

L'électorat frontiste est un électorat désenchanté, précaire ; c'est les jeunes, les ouvriers... On dit depuis quelques temps que le vote FN est un vote d'adhésion, mais je pense que c'est toujours un vote protestataire. Le profil sociologique des abstentionnistes et des frontistes est très proche. J'en ai entendu dire, en entretien : « quitte à voter, on va tous les faire chier ».

Pour autant, il y a vraiment des gens qui montrent une exaspération face à la délinquance, qui décrivent une cohabitation difficile avec l'immigration, une misère sociale... Les électeurs du Front national le ressentent, mais sont lucides et n'imaginent pas le FN au pouvoir. C'est vraiment un vote protestataire. C'est l'espace électoral du Front national, et si elle en sort, elle le perd.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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