Pourquoi trafic de drogue et criminalité ne vont pas de pair | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Pourquoi trafic de drogue et criminalité ne vont pas de pair
©SAUL LOEB / AFP

Contre-intuitif

Pourquoi trafic de drogue et criminalité ne vont pas de pair

Donald Trump a affirmé vouloir déclarer la guerre aux violences produites par les cartels et narcotrafiquants pour lutter contre la montée très inquiétante des saisies d'une part et des morts liés à la drogue d'autre part sur le territoire américain.

Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

Voir la bio »

Atlantico : Donald Trump a affirmé vouloir déclarer la guerre aux violences produites par les cartels et narcotrafiquants pour lutter contre la montée très inquiétante des saisies d'une part et des morts liés à la drogue d'autre part sur le territoire américain. Cependant, y a-t-il une corrélation entre la violence du trafic et les problèmes liés à la drogue aux Etats-Unis ?

Alain Bauer : La réponse est non, car on ne parle pas de sujets simples ! Que ce soit la nature de l'organisation du trafic ou la question de la statistique criminelle, qui est un objet extrêmement instable qui trop souvent "ne cache que les choses essentielles". Dans la réalité, il faut savoir d'abord qu'une partie importante de la production de stupéfiants se fait à la maison. Il n'y a plus ni fraude ni trafic, car on est dans une situation de consommateur-producteur. C'est le cas surtout du cannabis. Deuxièmement, en cas de conflit territorial entre organisations, il y a beaucoup de violence, mais quand une organisation remporte la guerre des territoires, il n'y en a plus, car la violence est mauvaise pour le business. Une situation stable est l'aboutissement logique d'une entreprise criminelle. Or le modèle économique des stupéfiants fonctionne sur le modèle de l'économie de marché : intégration verticale et intégration horizontale, investissements dans la recherche et le développement, extension des zones de chalandise, "incentive" pour le petit personnel… et donc seule la gestion de la concurrence est beaucoup plus "définitive" que dans une économie traditionnelle.

Quand vous avez réglé cette question, il n'y a plus de problème de violence. Mais cela n'empêche ni l'augmentation de la consommation, ni l'augmentation de la distribution, ni - et c'est le problème actuel principal - celui des surdoses.

Cette question n'est pas due à la guerre des trafiquants, ni aux règlements mais plutôt à une sorte de "génocide collectif" des consommateurs, à un suicide d'une génération. C'est le sujet principal en termes de mortalité, avec 60.000 overdoses mortelles annuelles. Faites la différence avec la France : il n'y en a chez nous que quelques centaines.

Le discours sur la criminalité de Trump masque donc complètement le problème principal. Et il ne prend pas en compte les modalités très particulières du trafic en question. Car une partie très importante du trafic des opiacés vient principalement des pharmacies.

C'est donc un débat comme souvent réel du point de vue de ses effets (la surmortalité) mais relativement inexact du point de vue de l'explication politicienne qui en est donnée.

Qu'en est-il des achats en ligne toujours plus nombreux ? Est-ce que cela "apaise" la situation ?

Comme toujours, la question n'est pas sur les modalités mais sur la nature : une partie importante des opiacés provient d'achat à la pharmacie de médicaments pour la gorge ou des pastilles. En la matière, la fermeture des pharmacies semble évidemment un sujet complexe ! Et le contrôle des ventes des opiacés en pharmacie est une douce rigolade !

Il ne faut pas oublier que l'autoproduction plus la légalisation du cannabis dans un quart des États américains change aussi la donne.

Il reste il est vrai le crack, la cocaïne ou l'héroïne où les problématiques sont plus structurées et nécessitent des moyens plus importants de contrôle de marché. Dans ce cas, on a soit les cas de monopole ou quasi monopoles et donc une absence réelle de violence, soit une violence très vive comme par exemple à Chicago, qui est à des lieues de New York. Mais pour autant, on consomme des stupéfiants à New York (c'est même là qu'a eu la plus grosse saisie de l'histoire des Etats-Unis, avec plus de 70 kg de fantanyne pure pour un butin estimé à 10 millions de dollars). Les trafiquants n'étaient pas armés, et New York est une ville très sûre. Mais il y a une forte consommation, des dealers, des producteurs etc. Il faut sortir de la vision globale qui est souvent contraire à la réalité.

Vers quel type de plan d'action devrait-on dès lors se pencher ?

Je ne m'interdis structurellement de penser à la place du Président des Etats-Unis ! Et je n'ai bien entendu pas de solutions toutes faites. Je pense cependant que la problématique de lutte contre les stupéfiants est avant tout une problématique médicale et ensuite pénale. Il faut distinguer la dimension addiction de la dimension trafic, et ne pas mélanger les deux sans arrêts. Aujourd'hui il y a un texte de loi datant de 1970 qui est inadapté et parfaitement incohérent qu'il faut absolument revoir. Il faut pouvoir comparer les différentes drogues. Il faut une politique sur-mesure qui demande une connaissance clinique des problèmes. Il ne faut rien s'interdire mais surtout éviter l'écueil de la généralisation !

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !