Pourquoi les zones de sécurité prioritaires ne suffisent pas : une question de moyens ou de philosophie ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Il n’y a pas de véritable dispositif d’évaluation des Zones de Sécurité Prioritaires.
Il n’y a pas de véritable dispositif d’évaluation des Zones de Sécurité Prioritaires.
©Reuters

Copie à revoir

Pourquoi les zones de sécurité prioritaires ne suffisent pas : une question de moyens ou de philosophie ?

Le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et la garde des Sceaux Christiane Taubira, en déplacement à Lyon, ont dressé hier le bilan des ZSP (zones de sécurité prioritaires). Ce dispositif regroupe des quartiers ou groupements de quartiers étiquetés comme "sensibles" et destinés à recevoir des moyens dédiés supplémentaires.

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki est politologue spécialiste des questions de sécurité. Il est chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales et chargé de cours à l'université de Versailles-St-Quentin.

Voir la bio »

Atlantico : Le ministre de l’Intérieur devrait notamment annoncer la mise à disposition de davantage de moyens humains pour les ZSP. Un renfort de 270 hommes a été annoncé. Mais le problème est-il uniquement lié aux moyens ?

Mathieu Zagrodzki : Il est sûr qu’un dispositif comme les ZSP, basé notamment sur la volonté d’assurer une présence visible et dissuasive des forces de l’ordre sur les territoires les plus difficiles, nécessite des effectifs importants. En l’occurrence, le renfort annoncé est symbolique si on le rapporte au nombre de ZSP puisque cela représente à peine quatre fonctionnaires par zone. Il faut voir également de quel type de renforts on parle : s’agira-t-il de gardiens de la paix chevronnés ou d’ADS ? Seront-ils rattachés de façon pérenne aux commissariats ou appartiendront-ils à des unités mobiles ?

Ceci dit, la question des effectifs est loin d’être le seul enjeu, d’autant plus que la France a un taux de policiers par habitant élevé par rapport aux Britanniques ou aux Américains par exemple. Une fois qu’on a identité des zones à problèmes et affecté un certain nombre de policiers à ces dernières, il faut s’interroger sur ce qu’on leur fait faire et quelles stratégies on met en place. Se contenter de patrouilles renforcées et de contrôles d’identité ne conduira pas à grand-chose à long-terme. Il y a aussi besoin d’un travail de fond en matière d’investigation et d’une approche allant au-delà de la seule réponse policière. On parle souvent – à juste titre – du rôle que doit aussi jouer la justice, mais il est nécessaire d’associer tous les acteurs locaux dans une approche globale de la sécurité. Pour vous donner un exemple concret, une expérience de ce type avait été menée avec succès à Luton et à Southampton au début des années 1990 dans des quartiers fortement touchés par des problèmes de prostitution de rue. L’activité policière avait été renforcée, tout en étant accompagnée d’une refonte du plan de voirie pour limiter la circulation des véhicules – et donc des clients potentiels – dans le quartier. En France, la portée souvent limitée des Contrats Locaux de Sécurité montre que beaucoup de progrès restent à accomplir dans le domaine des partenariats et de ce que les Anglo-Saxons qualifient de "police par résolution de problèmes".

Huit mois après le lancement des ZSP, les effets du dispositif se font-ils réellement sentir sur le terrain ? Pour quelles raisons ?

Il est difficile de répondre à cette question car il n’y a pas de véritable dispositif d’évaluation des ZSP. Pour le moment, on communique surtout sur l’amélioration des chiffres de la délinquance dans ces zones. Or, on sait bien que, aussi utiles soient-ils pour mesurer l’activité des services de police, ils ne reflètent qu’une partie de la réalité et peuvent être biaisés. Le ressenti de la population (sentiment d’insécurité, taux de victimisation, visibilité de la police, perception des problèmes…) n’est pas mesuré alors qu’elle est quand même la première concernée par ces politiques.

Tout le problème est que, comme souvent, l’évaluation est faite en interne au sein du ministère de l’Intérieur et de la police, qui se retrouvent en quelque sorte juge et partie. Il est symptomatique de voir les ministres de l’Intérieur et de la Justice présenter eux-mêmes les résultats des ZSP et non un organisme indépendant. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas eu dès le début la mise en place d’une équipe de spécialistes extérieurs à l’administration pour analyser avec une certaine distance les pratiques et les résultats. Manuel Valls avait promis d’associer chercheurs et société civile aux politiques de sécurité et il faut avouer que ces propos n’ont pas vraiment été suivis d’actes. Pour en revenir à votre question sur les effets, on n’a de toute façon pas encore le recul pour réellement savoir si le dispositif a porté ses fruits. Savoir si les problèmes de fond auxquels on a affaire dans un certain nombre de quartiers sensibles ont été résolus nécessite par définition du recul. La mesure des résultats d’une politique et des éventuels déplacements de problèmes est un travail de longue haleine.

En consacrant davantage d’effectifs à des zones dédiées, le dispositif des ZSP peut-il être comparé à celui des ZEP dans l’Education nationale, avec des limites similaires ? 

La logique est similaire. Les ZSP sont une forme de "hot spots policing", stratégie qui part du principe qu’un faible nombre de lieux concentre la majorité des crimes et délits. Une expérience menée en 1973 à Kansas City a montré que la patrouille aléatoire n’avait strictement aucun effet sur le taux de délinquance et le sentiment d’insécurité : que l’on multiplie le nombre de patrouilles ou qu’on les supprime bonnement et simplement ne change rien. Il faut donc allouer les ressources policières là où il y en a le plus besoin. Cette recherche marqua un tournant dans les stratégies policières, qui s’appuyèrent de plus en plus sur la cartographie criminelle, les opérations ciblées et la prévention situationnelle, qui consiste à agencer les lieux de façon à empêcher la commission d’infractions. La limite principale, souvent avancée, est le déplacement des problèmes : si vous concentrez vos efforts sur un secteur, la délinquance va se reporter sur un autre quartier. Cela n’est que partiellement vrai. En effet, certaines activités, je pense notamment au trafic de stupéfiants, sont ancrées dans un territoire précis pour la bonne et simple raison que leurs auteurs y vivent ou parce qu’ils y disposent de lieux pour stocker la marchandise. Il est difficile de se réimplanter ailleurs si votre structure est démantelée. En revanche, les clients, eux, vont se déplacer et chercher à s’approvisionner dans un autre quartier.

Est-il possible de les améliorer ? Sinon, par quelle politique les remplacer ?

L’approche me semble intéressante et il faut donner le temps aux ZSP de produire des résultats, sans tirer de conclusions hâtives au bout d’un an à peine. J’estime cependant qu’elles sont trop nombreuses. La gauche a commis la même erreur qu’au moment de la police de proximité, en généralisant trop vite la réforme. On est passé de quinze zones à plus d’une soixantaine un peu dans la précipitation. Il aurait fallu à mon sens rester sur un nombre restreint de ZSP pour y recenser les bonnes pratiques et tirer les leçons des premières expériences, avant de diffuser plus largement le dispositif. Le souci est qu’il y a forcément une pression des élus locaux pour avoir "leur" ZSP, chacun estimant en avoir absolument besoin. Il est compliqué politiquement de laisser un certain nombre de quartiers sensibles hors du dispositif alors que d’autres en bénéficient.

Finalement, le logiciel de pensée en termes de lutte contre l'insécurité est-il adapté ? Le problème tient-il davantage à la philosophie qu'aux moyens ? Comment la faire évoluer ?

Comme je le disais plus haut, l’approche partenariale en matière de sécurité reste marginale en France. Nous sommes dans une démarche très régalienne et centralisatrice, où l’Etat, par le biais de la police et de la gendarmerie, garde une mainmise presque totale sur la lutte contre la délinquance. Cela génère un certain éloignement par rapport aux attentes de la population. Les ZSP, tout comme les Conseils Locaux de Sécurité et de Prévention de la Délinquance, sont un pas timide dans la bonne direction, car ils visent à une adaptation des méthodes et des objectifs aux besoins locaux. Néanmoins, une réflexion plus globale sur la répartition des compétences en matière de sécurité doit être menée. Aujourd’hui, le ministère de l’Intérieur gère tout, du terrorisme à la petite délinquance, en passant par la criminalité organisée, la protection des frontières, la sécurité routière ou encore le maintien de l’ordre. Donner plus de pouvoir aux polices municipales dans le domaine de la petite et moyenne délinquance est une voie à explorer.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !