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On peut imaginer un Congrès farceur, qui sortirait un troisième choix de son chapeau, ce qui est autorisé, puisqu'il doit choisir parmi l'un des trois qui a obtenu le plus de voix dans le pays. Mais choisir Gary Johnson serait une drôle d’alternative.
©Reuters

Fantasme du 18 décembre

Pourquoi les démocrates ont tort de penser que les grands électeurs peuvent encore empêcher l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier

Alors que l'élection formelle du président des Etats-Unis est pour bientôt, certaines voix aux Etats-Unis s'élèvent pour plaider une inflexion du collège électoral en défaveur de Donald Trump. Une initiative qui n'a raisonnablement pas la moindre chance d'aboutir.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018) ainsi que Et s’il gagnait encore ? (VA éditions). 

Son dernier livre « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » est sorti chez VA éditions en novembre 2019.

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Atlantico : Alors que l’heure de l’élection formelle du prochain président des Etats-Unis par le collège des grands électeurs approche, est-il vraiment envisageable, comme certains semblent le penser, que les grands électeurs américains n’élisent pas Donald Trump ? Combien d'entre eux devraient "retourner leur veste" et ne pas respecter le vote des Américains ayant voté pour eux pour qu’un tel scénario soit effectif ?

Jean-Eric Branaa : Ceux qui imaginent que les grands électeurs puissent "retourner leur veste" et que, au final, un vote surprise n’est pas à exclure, sont de doux rêveurs ou s’accrochent à une chimère impossible : car la mission première de ce collège électoral est de traduire dans leur vote celui qui a été exprimé par les électeurs de leur état. Et cela se fait suivant une règle très précise avec – notamment – pour la grande majorité de ces grands électeurs, une obligation de voter sans aucun état d’âme : ils ont – pour la plupart d’entre eux – ce que l’on appelle un mandat impératif et ils doivent voter en fonction de ce qui a été décidé lors de l’élection du 8 novembre. Aucune exception n’est admise pour les grands électeurs de 29 Etats, ainsi que pour ceux du District de Columbia. Cette règle est même inscrite dans la loi de leur Etat.

Cela laisse, il est vrai, suffisamment de grands électeurs libres de leur choix pour renverser complètement le résultat. Mais cela n’arrivera pas : le nombre de grands électeurs qui devraient ainsi se détourner du choix de leur Etat est trop élevé ; il faudrait que ce soit le choix de 37 d’entre eux. Or, les cas enregistrés de grands électeurs qui transgressent sont toujours très limités. Cette fois-ci, on a celui de Christopher Suprun, un grand électeur du Texas qui estime que Donald Trump n’est pas à la hauteur de la fonction et qui a fait connaître son point de vue publiquement, alors qu’il est dans un Etat qui ne l’autorise pourtant pas à changer son vote. On peut douter qu’il aille jusqu’au bout de sa démarche.

On peut toujours essayer d’en trouver d’autres et de croire que la liste va s’allonger. On entre toutefois dans la politique fiction car il est bien improbable qu’autant de citoyens engagés politiquement – car ils le sont tous – se décident soudain pour un vote contre leur propre parti. Certains journaux entretiennent pourtant l’illusion et relaient des initiatives enregistrées ici ou là, qui pourraient entraîner un tel séisme :  il ne faut toutefois pas compter sur les deux lettres qui ont été adressées cette semaine au Congrès par des grands électeurs "soucieux de connaître l’implication véritable de Vladimir Poutine dans l’élection présidentielle américaine", en sous-entendant que cela pourrait remettre en question leur vote ; ces deux lettres émanent toutes les deux de grands électeurs démocrates, dont la propre fille de Nancy Pelosi, leader des démocrates au Congrès. Ce n’est donc pas de ce côté-là qui faut espérer un rebondissement. On ne peut pas davantage compter sur la pétition qui circule, entretenue par des citoyens qui veulent exercer une pression sur le collège électoral et les engage à la transgression. Cette pétition a recueilli près de 5 millions de signatures. Mais cela ne suffira pas.

Dans le scénario déjà improbable où Donald Trump n’obtiendrait pas les 270 voix nécessaires pour entrer à la Maison Blanche, que se passerait-il ensuite, sachant que la Chambre des Représentants est aujourd’hui contrôlée par le parti républicain ?

Toutes les règles régissant cette élection présidentielle sont inscrites dans la Constitution des Etats-Unis. Le collège électoral doit se réunir le premier lundi après le deuxième mercredi de décembre pour élire formellement le président des Etats-Unis. Cette réunion a lieu dans les capitales des différents Etats. Chacun imagine aisément l'ambiance qui règnerait alors dans un état où ces grands électeurs ne respecteraient pas leur mandat !

La barrière des 270 est le minimum à atteindre par l'un des deux candidats pour être déclaré élu. Dans l’hypothèse où 37 délégués pro-Trump s’abstenaient, deux hypothèses seraient alors possibles : la première est que ces grands électeurs se reportent sur Hillary Clinton, lui permettant ainsi d'atteindre le chiffre magique de 270 grands électeurs et faisant d'elle la 45ème personne à présider la nation et la première femme à occuper cette fonction. Le chaos qui suivrait un tel événement ferait à lui seul l'objet d'un autre article. La deuxième hypothèse serait que les perturbateurs s'abstiennent simplement ou votent blanc, ne permettant donc à aucun des deux candidats d'atteindre ce chiffre de 270 : la décision serait alors renvoyée au Congrès des Etats-Unis. Car une telle hypothèse est déjà prévue dans une Constitution décidément bien complète même si elle est la plus courte du monde. Le Sénat aurait alors la responsabilité de choisir le nouveau vice-président et la Chambre des représentants choisirait le président. La majorité étant détenue par les Républicains, le choix serait donc assez clair et l’initiative du collège électoral n’irait donc pas plus loin.

On peut toujours imaginer un Congrès farceur, qui sortirait un troisième choix de son chapeau, ce qui est totalement autorisé d'après le texte suprême, puisqu'il doit choisir parmi l'un des trois qui a obtenu le plus de voix dans le pays. Mais choisir Gary Johnson serait une drôle d’alternative, un peu difficile à justifier auprès des Américains après cette folle élection !

Puisqu'on est dans les scénarios catastrophes, il faut préciser que la Constitution a prévu encore d’autres hypothèses : dans le cas où la chambre des Représentants n'arriverait pas à se mettre d'accord sur le choix d'un président – en imaginant donc qu'il y ait à ce niveau-là aussi une parfaite égalité –, le vice-président prendrait les commandes de la Maison Blanche aussi longtemps que durerait le blocage. Est-il temps de s’intéresser plus attentivement à Mike Pence ? Bien évidemment que non.

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