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Pourquoi le risque budgétaire italien pourrait plus menacer l’Europe que le Brexit
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Un train peut en cacher un autre

Pourquoi le risque budgétaire italien pourrait plus menacer l’Europe que le Brexit

Alors que les membres de l'Union européenne se réuniront une nouvelle fois la semaine prochaine pour traiter de la question du Brexit, l'Italie voit son secteur manufacturier entrer en zone de contraction selon les derniers indicateurs PMI publiés par Markit. Un climat qui pourrait mettre en péril les engagements budgétaires du pays.

Eric Dor

Eric Dor

Eric Dor est docteur en sciences économiques. Il est directeur des études économiques à l'IESEG School of Management qui a des campus à Paris et Lille. Ses travaux portent sur la macroéconomie monétaire et financière, ainsi que sur l'analyse conjoncturelle et l'économie internationale

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Atlantico : Alors que les membres de l'Union européenne se réuniront une nouvelle fois la semaine prochaine pour traiter de la question du Brexit, l'Italie voit son secteur manufacturier entrer en zone de contraction selon les derniers indicateurs PMI publiés par Markit. Un climat qui pourrait mettre en péril les engagements budgétaires du pays. Ne pourrait-on pas voir la situation italienne comme potentiellement plus dangereuse pour l'Europe que celle de la sortie du Royaume Uni ?

Eric Dor : Les problèmes sont d'ordres différents. 

Le Brexit, surtout avec une version sans accord, risque de provoquer des disruptions graves des chaînes de production et d'approvisionnement fragmentées internationalement et qui impliquent à la fois le Royaume Uni et des pays du continent. On l'observe déjà maintenant avec le secteur automobile. Les échanges commerciaux de biens et services vont également être fortement perturbés au départ, ce qui va pénaliser les secteurs exportateurs des autres pays de l'union européenne. D'un point de vue géopolitique, l'union européenne va perdre du poids dans les négociations internationales. On peut cependant penser que le réalisme va reprendre ces droits et que même après un Brexit sans accord, le Royaume Uni serait forcé de négocier un lien étroit avec le marché européen.

La situation en Italie est préoccupante car elle remet potentiellement en cause l'intégrité même de la zone euro. La Commission Européenne exige que le gouvernement italien mène une politique d'austérité budgétaire relative pour se conformer aux exigences du pacte de stabilité, et donc réduire son quotient d'endettement public. Le gouvernement italien, lui, estime qu'avant de se concentrer sur la réduction des quotients de déficit et de dette, il faut relancer la croissance par une politique budgétaire expansionniste. C'est une fois la croissance retrouvée que, d'après le gouvernement italien, il serait alors facile de réduire le déficit budgétaire et la dette publique en pourcentage du produit intérieur brut. L'opposition entre le gouvernement italien et les autorités européennes a déjà provoqué une crise en 2018, qui a inquiété les marchés et provoqué une forte hausse du taux de rendement exigé par les investisseurs sur la dette publique nationale. La situation s'est ensuite calmée en décembre suite à un compromis, le gouvernement de réduire l'ampleur et donc le coût de certaines de ses mesures et limiter le déficit à 2%. 

Cependant une nouvelle crise menace à cause de la dégradation accélérée de la croissance en Italie, qui est déjà en récession. Le budget élaboré par le gouvernement est basé sur une croissance de 1% du PIB réel, alors que la Commission pensait encore récemment qu'elle va être à peine de 0,2%. Les indicateurs récents montrent qu'en réalité, la croissance pourrait encore être inférieure et même négative. En réaction, le gouvernement annonce déjà que le déficit public pourrait effectivement dépasser 2% du produit intérieur brut, et qu'il veut éviter toute mesure de contraction des dépenses qui aggraverait le retournement de l'activité. On risque donc de voir à nouveau les désaccords s'intensifier entre les autorités européennes et le gouvernement, et les taux d'intérêt remonter sur la dette italienne. Le thème d'un abandon de l'euro par l'Italie, préconisé par certains groupes appartenant aux partis de la majorité, va redevenir l'objet de discussions, même si une majorité de la population y est opposée. Les partis de la majorité privilégient depuis longtemps la thèse d'après laquelle le fonctionnement de la zone euro, et les politiques d'austérités associées, sont la cause de la stagnation du pays. En pratique, le risque d'un abandon de l'euro, encore assez réduit maintenant, est lié à la manière dont la BCE pourrait gérer une crise. Si les agences de notation dégradent la dette publique en catégorie spéculative, les obligations émises par le pays seraient inéligibles pour être apportées en collatéral par les banques italiennes pour obtenir du financement de la banque centrale. Or les banques italiennes vont recourir massivement aux nouveaux prêts TLTRO programmés par la BCE, alors que les anciens vont arriver progressivement à maturité. Sans dérogation, le financement des banques italiennes pourrait être compromis, et pourrait conduire à un Italexit par accident. Encore une fois, la probabilité d'un tel scénario est encore réduite maintenant, mais c'est un risque à considérer.

En quoi la situation électorale du pays, montrant Matteo Salvini à un haut niveau de popularité, laisse peu de place à un éventuel adoucissement futur des relations entre Rome et la Commission européenne ?

Le discours populiste de ce parti privilégie l'imputation des causes de la stagnation du pays aux erreurs de construction initiale de la zone euro et à une politique d'austérité excessive que cela aurait entraîné. Reporter les responsabilités sur des acteurs extérieurs est évidemment très commode, comme prétendre qu'il suffirait de s'affranchir de ces contraintes pour retrouver la croissance sans avoir à fournir d'efforts. Des gains électoraux supplémentaires pour ce parti risquent donc d'intensifier le conflit entre les autorités européennes et le gouvernement.

Quelle serait la manière la plus efficace de traiter cette problématique, aussi bien dans l'intérêt italien que dans celui de l'UE ? 

Dans l'intérêt des l'UE comme de l'Italie, un compromis intelligent est nécessaire. Vu la gravité de la stagnation de l'activité productive et du revenu disponible des ménages en Italie, la Commission doit limiter ses exigences de compression des dépenses publiques ou de hausse des recettes fiscales, pour éviter une politique pro cyclique. On peut penser que la dégradation des perspectives de croissance va conduire la Commission à réduire fortement ses mesures de l'écart de production en Italie, qui est la différence entre la production réalisée et la production potentielle. Cet écart de production sert à calculer le déficit structurel sur lequel pèsent les exigences du pacte de stabilité. Pour un même déficit brut, le déficit structurel calculé est moindre si l'écart de production est diminué, ce qui réduit le dépassement de l'objectif et donc l'ampleur des mesures d'austérité budgétaire correctrices exigées. DE toute manière, il serait inopportun d'insister sur des mesures d'austérité en pleine récession. Les autorités européennes seraient alors bien avisées de mettre plutôt l'accent sur la composition des dépenses publiques. On peut tolérer un effort de relance par les dépenses publiques à condition que celles-ci servent vraiment à stimuler le potentiel de croissance à long terme. Or, la stagnation de l'Italie s'explique avant tout par des problèmes structurels. Insister pour que les dépenses publiques servent à financer la correction de ces problèmes structurels est donc une option essentielle à privilégier. La croissance structurelle du pays est trop réduite, et pour corriger il faut comprendre pourquoi.

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