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Pourquoi le phénomène gilets jaunes vient surtout d’une vision instrumentale et non contractuelle de la démocratie
©LUCAS BARIOULET / AFP

Bonnes feuilles

Pourquoi le phénomène gilets jaunes vient surtout d’une vision instrumentale et non contractuelle de la démocratie

Luc Rouban voit dans le mouvement des Gilets jaunes le symptôme d'une profonde mutation du rapport au politique. Extrait de "La matière noire de la démocratie", de Luc Rouban, publié aux Presses de Sciences Po (1/2).

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019). Il a publié en 2020 l'ouvrage "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française. 

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Le mouvement des gilets jaunes n’est pas conjoncturel et ne se limite pas à des revendications fiscales de classes moyennes en déclin vivant mal l’évolution d’une économie mondialisée qui les met sur la touche. Il reste l’expression d’une opposition frontale entre deux modes d’organisation et d’appréhension du pouvoir, l’un jouant sur des architectures complexes, difficiles à comprendre mais dont la qualité est d’offrir des contrepoids et des contrôles, l’autre jouant sur la décision majoritaire immédiate soumise aux passions populaires du moment mais dont la vertu tient cette fois à l’inscription de la démocratie dans une relation directe entre les citoyens et le pouvoir, dans le temps court des nouvelles technologies. Néanmoins, cette relation, contrairement aux apparences, tient bien moins d’un retour de l’anarchisme que de l’affirmation d’une nouvelle conception de la démocratie, devenue instrumentale et transformant la citoyenneté en relation de fournisseur à client.

C’est sans doute ici que l’on touche le cœur de ce qui constitue le paradoxe des gilets jaunes et de leurs soutiens, à savoir qu’un mouvement viscéralement anticapitaliste mais pas foncièrement antilibéral vient porter la revendication de citoyens qui vivent cette citoyenneté non plus dans la pureté de la relation romantique à l’unité nationale d’inspiration rousseauiste et qui irrigue encore la gauche radicale de LFI, mais dans le concret des communautés et d’une relation de clientèle au pouvoir fût-il local ou syndical. Sans doute ce clientélisme est-il fortement contraint par le développement d’une démocratie d’accès où les citoyens sont mis en compétition les uns avec les autres face à des bureaucraties opaques et à la réduction de l’offre de services. Mais il conduit à fragmenter la vie démocratique. Aussi est-il sans doute erroné de qualifier ce mouvement de populiste car il n’a rien d’une aspiration à la fusion organique du peuple sous l’égide d’un dictateur venant l’incarner. Inutile d’y chercher une filiation avec la défense de la plèbe portée à Rome en 133 avant J.-C. par le tribun Tiberius Gracchus contre les patriciens afin de redistribuer les terres aux pauvres, ni avec l’exaltation de l’unité populaire par les Jacobins de 1793 ou encore avec le péronisme dans l’Argentine des années 1950.

L’écoute attentive des gilets jaunes conduit à repérer leurs deux principaux arguments. La baisse de leur pouvoir d’achat comme la disparition des services publics dans les zones rurales ou périphériques font « qu’ils n’en ont plus pour leur argent » étant donné le poids d’une fiscalité envahissante dont ils ne voient plus la contrepartie, alors qu’ils n’ont pas nécessairement droit aux aides sociales. Cet argumentaire est très exactement celui que l’on retrouve lorsqu’on étudie les contributions au grand débat national.

L’autre argument de fond est de dénoncer le mensonge du macronisme, sa capacité lampédusienne à « tout changer pour que rien ne change », comme le mensonge des médias qui ne présentent qu’un aspect des manifestations, oublient la violence policière et fustigent les gilets jaunes pour défendre l’ordre établi. Derrière cette critique, c’est le régime de vérité de la démocratie qui est remis en cause. Un régime politique démocratique ne tient qu’en s’appuyant sur la raison et la confrontation objective des arguments, une confrontation légitimée par la philosophie positiviste de la République et sa foi dans la science. Si la déchristianisation a bien touché la France depuis la Révolution française, la contestation de la science reste aujourd’hui au centre de la critique menée contre la démocratie représentative ou les élites. Là encore, c’est la science telle qu’elle est institutionnalisée qui est remise en cause, comme une fabrique de semivérités au profit d’intérêts économiques bien cachés. Ce rejet de la preuve scientifique alimente le rejet d’une démocratie soupçonnée de vendre des solutions très contestables, notamment dans le domaine de l’environnement, à des citoyens crédules. Les indicateurs statistiques qui servent à évaluer les politiques publiques et l’efficacité gouvernementale sont particulièrement soupçonnés. Tout comme les institutions politiques, les institutions scientifiques sont traitées comme autant de marchands d’illusions. La critique de la science vient alimenter le « populisme » de droite plus que celui de gauche mais elle conduit à disqualifier l’existence d’un arbitrage objectif des débats.

Extrait de "La matière noire de la démocratie", de Luc Rouban, publié aux Presses de Sciences Po

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