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Le point bas du chômage a été atteint en Europe au premier trimestre 2008, alors que la crise n’avait pas encore traversé l’Atlantique.
Le point bas du chômage a été atteint en Europe au premier trimestre 2008, alors que la crise n’avait pas encore traversé l’Atlantique.
©Reuters

Casse-tête

Pourquoi le chômage européen ne relève pas seulement de la crise économique

Si le chômage ronge l'Europe, c'est la faute de la crise. Voilà un poncif qu'il serait bon de combattre afin de faire réellement baisser le chômage dont une partie est à imputer à des facteurs structurels.

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon est économiste et entrepreneur. Chef économiste et directeur des affaires publiques et de la communication de Scor de 2010 à 2013, il a auparavent été successivement trader de produits dérivés, directeur des études du RPR, directeur de l'Afep et directeur général délégué du Medef. Actuellement, il est candidat à la présidence du Medef. 

Il a fondé et dirige depuis 2013 la société de statistiques et d'études économiques Stacian, dont le site de données en ligne stacian.com.

Il tient un blog : simonjeancharles.com et est présent sur Twitter : @smnjc

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Atlantico : Bouc émissaire de tous les maux de l’Europe, on attribue à la crise économique aussi bien la montée des populismes que les violences sociales, et bien sûr ce qui est jugé comme le pire des cancers : le chômage. Quel était le taux de ce dernier avant que la crise n’atteigne l’Europe ? Comment a-t-il évolué depuis ?

Jean-Charles Simon :Le point bas du chômage a été atteint en Europe au premier trimestre 2008, alors que la crise n’avait pas encore traversé l’Atlantique. Le taux de référence d’Eurostat était alors descendu à 6,8% dans l’ensemble de l’Union européenne et à 7,3% dans la zone euro. Des niveaux historiquement bas pour notre continent. La remontée a été très violente, de près de deux points en une seule année, à la fin mars 2009. La progression s’est poursuivie à un rythme un peu plus ralenti jusqu’à la fin 2009, avant de se stabiliser longtemps et même de très légèrement diminuer début 2011. C’est là que se produit la rechute européenne, et une vraie divergence avec l’évolution du chômage américain, jusqu’alors assez similaire. Depuis le printemps 2011, le chômage a repris en Europe une progression moins spectaculaire qu’en 2008-2009 mais très régulière, et assez désespérante pour les populations tant elle peut sembler inexorable, battant record après record. Jusqu’aux niveaux de mai 2013, les derniers publiés : 11% dans l’Union européenne, 12,2% dans la zone euro.

Le chômage européen peut-il vraiment n’être imputé qu’aux effets de la crise économique ? Quels en sont les facteurs structurels qui n’y sont en rien liés ?

La crise a été d’une rare violence, et c’est bien sûr la première explication de la situation de l’emploi. Il faut se rendre compte que dans plusieurs pays européens, le PIB est encore aujourd’hui inférieur à son niveau d’avant la crise en volume. Jusqu’à -25% dans le cas de la Grèce à la fin 2013 ! C’est donc une conjoncture tout à fait exceptionnelle. Mais il y a aussi des facteurs structurels, et on en mesure certains d’abord à la diversité de la situation de l’emploi au sein de l’Union. Entre la situation dramatique de certains pays méditerranéens et le cas allemand, où le chômage est au plus bas et dont la décrue entamée en 2004 n’a été quasiment pas affectée par la crise, il y a évidemment un gouffre. Parler de chômage européen apparaît alors comme une sorte d’artifice statistique. Même si à nouveau c’est l’« output gap » qui est la première cause de ces divergences, ça ne suffit pas à tout expliquer. La rigidité de certains marchés du travail reste très prononcée en Europe, avec une sensibilité encore plus forte à la conjoncture. Là où l’intérim, les « minijobs », le chômage partiel sont moins fréquents ou souples d’usage, ou encore lorsque le droit du travail est plus protecteur, le chômage est souvent plus élevé. Il faut aussi tenir compte des comportements qui peuvent être affectés par les caractéristiques des systèmes sociaux. Par exemple, aux Etats-Unis, la part de la population dite active, qui sert de dénominateur au calcul du taux de chômage, a considérablement diminué : des personnes se découragent et quittent le marché de travail, au moins d’un point de vue statistique. C’est ce qui explique en partie la baisse du taux de chômage américain des deux dernières années, qu’il faut donc relativiser. C’est moins le cas en Europe : dans la plupart des pays, les systèmes sociaux, plus généreux qu’outre-Atlantique, incitent à rester recensé plus longtemps « à la recherche d’un emploi », une condition au versement de certaines prestations.  

Si la crise est « subie » ; comment ces facteurs peuvent-ils être modifiés pour résorber le chômage ?

La première réponse des gouvernements devrait être d’assouplir le marché du travail. Comme il s’agit pour l’essentiel de retirer aux salariés des protections existantes ou perçues comme telles, c’est évidemment encore plus difficile à faire lorsque la situation économique est aussi déprimée. D’où la pertinence des réformes allemandes des années Schröder-Hartz, réalisées en partie « à froid », et avec quelle réussite : le taux de chômage allemand était plus du double d’aujourd’hui au milieu des années 2000, et bien supérieur à la moyenne de la zone euro ! Il ne faut toutefois pas de perdre de vue l’essentiel : les dispositifs sociaux, le droit du travail ont  certes leur importance, mais ce n’est qu’un petit bout de la compétitivité d’une économie, souvent moins fondamental que le niveau des prélèvements obligatoires ou encore les problématiques structurelles – la concurrence, l'ouverture de l’économie, sa spécialisation… In fine, c’est toujours l’écart de croissance par rapport à son niveau potentiel qui sera le premier déterminant d’un niveau de chômage réel, quels que soient les palliatifs sociaux mis en place.

Pour lutter contre ce chômage des jeunes, Paris et Berlin viennent de lancer un projet commun nommé « Putting Europe to work » ayant pour but de « créer un lien entre les crédits distribués aux entreprises et l'embauche de jeunes » selon une source européenne citée par le journal Les Echos. Est-ce la une voie intéressante pour résorber le chômage ? Est-il pertinent de "forcer" l'emploi en distribuant ainsi des capitaux comme récompense à l'emploi d'une population particulière ? Quels en sont les risques ?  

C’est hélas de l’agitation un peu démagogique. Toute forme de « donnant-donnant » proposé ou imposé aux entreprises crée son cortège d’effets d’aubaine, de rentes de situation et de distorsions de concurrence. Avec souvent un gâchis d’argent public à la clé. Par exemple, des entreprises peuvent avoir besoin de financements très lourds mais ne créer, directement et immédiatement, pas ou peu d’emplois, car elles sont très capitalistiques ou dans des situations spécifiques. Inversement, d’autres peuvent embaucher massivement des jeunes, mais temporairement, voire en évinçant d’autres publics. Ou encore elles profiteront d’aides de manière opportuniste, sans changer des plans déjà établis. D’autres enfin peuvent accepter ces « deals » car elles pensent ne pas avoir le choix, et risquer du coup de commettre une vraie faute de gestion !

S’agissant de l’emploi des jeunes en particulier, il faut d’abord faire preuve de prudence dans l’appréciation de leur taux de chômage, car les « taux de participation » (le nombre de personnes ayant un travail ou en cherchant un rapporté à la classe d’âge) peuvent être très faibles selon les pays et les systèmes de formation initiale, et donc pas toujours significatifs. Les mesures plus ou moins incitatives, comme l’Arpe autrefois ou aujourd’hui les contrats de génération, sont les archétypes des dispositifs à effets d’aubaine évoqués précédemment. Les contrats ou salaires jeunes, plus structurants, existent dans beaucoup de pays et semblent mieux favoriser l’entrée sur le marché du travail. Mais en France, ils ont donné lieu à des fiascos politiques avec le CIP ou le CPE… Toutefois, rien ne remplace une approche globale des problématiques de l’emploi et de la compétitivité d’une économie, en évitant autant que possible les approches ciblées ou clientélistes.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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