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Justice
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

"Pressions" subies

Pourquoi la candidature Fillon déplaisait tant au gouvernement profond

Eric Verhaeghe revient sur les révélations de l'ex-procureur Eliane Houlette lors de son audition dans le cadre de la commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance de la justice. Elle s'est confiée notamment sur les "pressions" subies lors de l'affaire Fillon.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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On en sait plus désormais sur la façon dont la candidature Fillon fut littéralement torpillée en 2017. La commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance de la justice, présidée par le député (in)soumis Ugo Bernalicis (qui doit se mordre les doigts de cette audition) a auditionné l’ex-chef procureure financière Éliane Houlette, qui a livré de bien étranges confessions sur l’affaire Fillon qu’elle a instruite avec une diligence rare… Visiblement, une victoire de Fillon inquiétait le gouvernement profond. Il fallait l’abattre.

La candidature Fillon a bel et bien été torpillée par des manoeuvres de coulisses en 2017. On ne sait pas encore tout, mais le témoignage d’Éliane Houlette devant la commission parlementaire sur l’indépendance de la justice (une commission qui sert à quelque chose, pour une fois) soulève un premier voile sur l’un des pires flashs totalitaires dans notre vie démocratique contemporaine. Elle montre que le gouvernement profond a bien voulu abattre le candidat. Voici pourquoi. 

Comment torpiller la candidature Fillon?

La description du mode opératoire par lequel le gouvernement Cazeneuve a fait pression sur le parquet financier pour qu’il mette rapidement François Fillon en examen ne manque pas d’intérêt. L’ancienne procureure financière explique comment le procureur général de Paris se tenait informé de la totalité du dossier quasiment en temps réel. Se tenir informé du dossier signifie se faire transmettre les éléments écrits du dossier, quasiment quotidiennement. 

Pour en faire quoi ? « On ne peut que se poser des questions [sur ce qui est fait de ces informations, NDLR]. C’est un contrôle très étroit », ajoute Valeurs Actuelles. Sous-entendu : ces informations étaient vraisemblablement transmises par le Procureur Général de Paris à la Chancellerie, ou à Matignon, ou à l’Élysée directement. On ne sait. 

« Les demandes de précisions, de chronologie générale – tout ça à deux ou trois jours d’intervalle –, les demandes d’éléments sur les auditions, les demandes de notes des conseils des mis en cause… Les rapports que j’ai adressés, je les ai relus avant cette audition. Il y a des rapports qui étaient circonstanciés, qui faisaient dix pages, précis, clairs, voilà » Éliane Houlette

Mais une chose est claire : si des informations précises, circonstancielles, étaient transmises à la presse aussi rapidement (quelques heures seulement s’écoulaient entre les auditions au Parquet et la publication de leur contenu par la presse), la fuite impliquait probablement, à un degré ou à un autre, le Parquet de Paris, qui s’est fait ici bras armé d’un gouvernement profond hostile à la candidature de François Fillon. 

L’indépendance du Parquet une fois de plus mise en cause

Le coeur du processus par lequel la justice viole le secret de l’instruction pour faire plaisir au politique est bien connu. On ne le découvre pas : il s’appelle le Parquet, ces magistrats nommés par la Chancellerie et placés sous son autorité. C’est par les procureurs que transite la politisation de la justice, et c’est par eux que l’apparente partialité des juges devient un thème obsédant dans nos démocraties. 

Au demeurant, on serait bien naïf de croire que l’indépendance de la justice n’est bafouée que par les procureurs. Mais une chose est sûre, ils en sont les principaux acteurs. Éliane Houlette en a, sous serment, apporté la démonstration et donné l’analyse. 

Une fois de plus, donc, est posée de l’indépendance effective du Parquet et de l’urgence qu’il y a, en France, à adopter les moeurs anglo-saxonnes sur ce sujet. 

Qui était aux manettes à cette époque ?

Pour mémoire, les noms des principaux acteurs de cette affaire ne manquent pas d’intérêt et méritent d’être rafraîchis. On citera François Hollande, bien sûr, qui a toujours beaucoup trop parlé sur les coulisses, en assumant d’avoir ordonné des neutralisations de terroristes hors du territoire, par exemple. Le Premier Ministre était alors Bernard Cazeneuve, précédemment ministre de l’Intérieur. Et le ministre de la Justice n’était autre que Jean-Jacques Urvoas… condamné à un mois de prison, en septembre 2019, par la Cour de Justice, pour violation du secret de l’instruction !

On dirait que beaucoup de choses s’expliquent, soudain. En tout cas, si les fuites venaient d’Urvoas, il n’en était pas à son coup d’essai. 

On ajoutera que la procureure générale de Paris était alors Catherine Melet-Champrenault, réputée proche de Ségolène Royal. Elle aurait été nommée à la demande personnelle de François Hollande..

Peu à peu, on comprend mieux…

Pourquoi le gouvernement profond voulait abattre Fillon

La question est évidemment de savoir pour quelle raison des magistrats « en bande organisée » ont pris autant de risques avec leurs obligations statutaires (notamment sur la préservation du secret de l’instruction) pour abattre politiquement dans l’urgence un candidat à l’élection présidentielle. Sur cette visée politique finale, l’histoire reste pour l’instant muette. 

De notre point de vue, plusieurs bonnes raisons existaient pour « flinguer » Fillon dans certains milieux, notamment sa proximité avec des milieux catholiques conservateurs. Mais tout cela n’aurait rien pu sans que les grands étatistes du gouvernement profond ne prennent peur. 

Au sein même de son équipe de campagne, les vrais libéraux comme Danon ne cachaient pas leur agacement face aux technocrates incrustés dans l’équipe de campagne, comme Éric Aubry, qui sclérosaient le programme et faisaient obstacle à toute mesure vraiment libérale. 

"Et puis, deuxième chose, il y a une idée que je combattrai sans cesse avec indignation, cette idée qu'on essaie de faire passer, c'est que tout le monde fait la même chose. Et je veux dire que ce n'est pas vrai ! Je veux dire qu'il y a en France des élus qui respectent les règles, des gens qui trouvent normal d'avoir la discipline élémentaire d'être simplement dans une démarche de bonne foi, et je trouve scandaleux et même infâme qu'on essaie de faire croire que tout le monde ferait la même chose." François Bayrou, 26 février 2017

Cette résistance interne montre que la perspective de suppressions d’emplois publics massives, et d’une purge dans le train de vie de l’État du même ordre (voire plus violente) que celle que Jacques Rueff organisa en 1959, a très probablement légitimé dans la technostructure une levée de boucliers destinée à favoriser le candidat Macron.

Dans la pratique, les difficultés de François Fillon ont précipité le ralliement final des centristes à Macron. Pourtant, François Bayrou avait monté en octobre 2016 un groupe discret pour contrer la candidature de celui qui est devenu, par la suite, président de la République.

Théorie du flash totalitaire

Autrement dit, pour permettre l’élection d’Emmanuel Macron, il fallait disqualifier François Fillon triomphalement choisi à la primaire de la droite pour porter les couleurs des Républicains avec un programme que les libertariens pouvaient approuver. Le gouvernement profond a parié sur Macron, rejoignant les aspirations d’un Bernard Arnault et d’un Xavier Niel. Au passage, on notera que Bernard Arnault est épinglé dans l’affaire Ruffin, qui semble impliquer l’ancien chef des services secrets Bernard Squarcini

Il semble donc que, par moment, des fonctionnaires éminents, qui forment de fait ce que nous appelons le gouvernement profond, franchissent allègrement la ligne rouge de la loi et pratiquent un flash totalitaire. Celui-ci consiste à mettre les moyens de l’État au service d’une cause partisane en violant les règles de droit. 

François Fillon en a fait les frais. 

Cet article a été initialement publié sur le site Le Courrier des stratèges, cliquez ICI

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