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La fédération socialiste du Pas-de-Calais a conçu un guide anti-FN à l'intention des militants.
La fédération socialiste du Pas-de-Calais a conçu un guide anti-FN à l'intention des militants.
©Reuters

Manque d'arguments ?

Pourquoi l’argumentaire anti-FN mis au point par le PS à Hénin-Beaumont ne risque pas de beaucoup convaincre les électeurs

La fédération socialiste du Pas-de-Calais a conçu un guide anti-FN à l'intention des militants. D'après Europe 1, il s'agirait d'un document de 29 fiches thématiques pour guider la réponse des militants PS face aux réactions des électeurs FN potentiels. Une idée qui semble ne pas pouvoir mener bien loin...

Marc Crapez

Marc Crapez

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son site).

Il est politologue associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon).

 

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Atlantico : Dans le Pas-de-Calais, les militants ont fait part de leur désarroi quand ils devaient convaincre des électeurs tentés par le Front national. Soucieux de les aider, la fédération socialiste du département a conçu un guide anti-FN à leur intention. Ce type d'argumentaire peut-il être efficace pour convaincre les potentiels électeurs du FN ?

Marc Crapez : A la veille du scrutin de Brignolles, le PS distribuait un pin’s "Je dis que le FN est un parti d’extrême-droite". De quoi séduire des lycéens de bonne famille. L’initiative de la fédération du Pas-de-Calais, quant à elle, est plus sérieuse. C’est une bonne idée d’essayer de faire du sur-mesure pour contrer les arguments du FN local. Mais je ne crois pas que ce soit efficace, car la nature du FN échappe aux militants du PS.

Il y a un siècle, le politologue André Siegfried décrivait le fonctionnement des socialistes révolutionnaires de son époque, en expliquant qu’ils « sont écoutés, moins pour leur programme doctrinal que parce qu'ils sont les seuls à protester violemment contre le régime social actuel... moins comme parti socialiste proprement dit que comme parti extrême de protestation contre l'iniquité sociale ». Aujourd’hui, une large part de l’assise populaire du FN résulte de sa perception comme parti extrême de protestation contre l'iniquité sociale, censé réaliser une partie des promesses sociales non tenues par la gauche. Ce paradoxe découle de l’existence d'une sorte de discrimination positive, négativement ressentie.

Les arguments avancés par le PS vous paraissent-ils pertinents ? En quoi ?

Il est paradoxal que ce guide veuille « cogner… pour démonter les équations simplistes du FN » ! Les arguments pertinents se diluent dans une contre-propagande manichéenne, trop caricaturale. Parler du « bilan désastreux » des maires FN des années 90 est inexact, le bilan est mitigé.

On constate une usure des arguments-massue employés contre le FN. Dire que son programme économique est « absurde » n’est pas vrai. C’est un projet cohérent, même s’il serait hautement risqué et aléatoire. Accuser les électeurs FN d’avoir fait passer François Hollande, comme le répète l’UMP, n’est pas non plus satisfaisant. Il y a une part de sectarisme à traiter certains de ses concitoyens d’irresponsables, voire de mauvais Français.

Sans parler des imprécations moralisatrices méprisantes qui prêtent systématiquement au FN des motifs bas et vils par tout un vocabulaire connoté : « Il prospère, est en embuscade, se frotte les mains, etc. ». Cela finit par taper sur le système de pas mal de gens. Beaucoup jugent qu’ils sont assez grands pour jauger par eux-mêmes des faiblesses, travers et défauts du FN, et que les autres partis devraient d’abord balayer devant leur porte.

Les discours des partis traditionnels pour mettre en garde contre les dangers supposés du vote FN semble de plus en plus inopérants. Comment l'expliquez-vous ?

Tous les discours ne sont pas inopérants. L’inhibition sociale par culpabilisation fonctionne largement. Même s’il apparaît manifeste que Marine Le Pen n’est pas immonde. Ne plane plus le spectre du fascisme, mais celui du chaos continue de faire peur. Sauf auprès des générations montantes et des milieux populaires, qui se jugent aux premières loges des difficultés de tous ordres.

Dans une émission télévisée consacrée aux milieux modestes, diffusée sur France 3 en octobre, une aide à domicile d’origine marocaine raconte, avec l’accent nord-africain, qu’elle vote Marine Le Pen parce que : « Il n’est pas contre les personnes comme moi qui travaillent, les gens qui respectent. Il est contre les gens qui vivent de l’assistanat tout le temps ». Et lorsqu’on lui demande si elle n’a pas peur d’une dérive : « Même s’il me renvoie chez moi au Maroc c’est pas grave, la priorité c’est aux Français » !

Des internautes tiennent des propos similaires, très agacés par le comportement de leurs semblables, Français d’origine immigrée qui, contrairement à eux, n’aiment pas la France. Il y a une dizaine d’années, une étude de l’Ifop établissait que les étrangers non européens sont aussi nombreux que les Français à se sentir proches du FN.

Quel type de discours pourrait convaincre des électeurs tentés par le FN de renoncer à voter pour le Front national ?

Il faudrait un discours de vérité. Pourquoi une partie des Français a sincèrement peur du FN. Pourquoi une autre partie ne voit pas d’autre issue que le FN. Ensuite, l’UMP et le PS devraient reconnaître leurs carences, établir un constat, chercher des remèdes, prendre des engagements, suivis d’actes une fois au pouvoir, et de résultats. Renoncer à la démagogie et à ses désillusions. Renoncer à fausser le jeu démocratique en faisant enfin une place au FN.

Ce que j’ai appelé les raisons du vote FN sont intelligibles. Se met en place un écosystème qui l’entretient avec divers ingrédients. Citons-en deux : une propagande menaçante et un sentiment d’iniquité. Sentiment d’injustice car 67% des sondés et 86% des ouvriers considèrent qu’on en fait plus pour les immigrés que pour les Français. Pour reprendre la formule d’une internaute, les « Français moyens qui galèrent dans l’honnêteté et les valeurs morales de la culture française », en ont assez.

Ce favoritisme inavoué est assorti d’une propagande menaçante, à laquelle on vient encore d’assister avec le rapport sur l’intégration. L’obsession de surveiller et punir, par un délit de « harcèlement racial », n’est pas une élucubration tombée du ciel. Ses prémisses figuraient déjà dans un rapport de février dernier et le Premier ministre voulait des travaux « en conformité avec les préconisations » de ce premier rapport, qui réclamait notamment l’interdiction provisoire de « la création de toute nouvelle institution culturelle ailleurs que dans les quartiers de la politique de la ville, sauf pour les formes d’expression culturelles elles-mêmes issues de ces quartiers ». Sans commentaire.

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