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Alain Juppé, maire de Bordeaux
Alain Juppé, maire de Bordeaux
©Reuters

Bonnes feuilles

Pourquoi Juppé est systématiquement réélu maire au premier tour ? Car il bénéficie de nombreux bulletins de gauche

Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille depuis 18 ans ; André Rossinot, premier magistrat de Nancy depuis 30 ans ; Martine Aubry, 63 ans, à la tête de Lille depuis 12 ans… Au-delà du fauteuil d’édile, ils ont établi une baronnie, un fief, un territoire dont ils sont le roi… avec bien souvent l’assentiment de leurs électeurs. Dans son livre "Les roitelets ou la France des fiefs" (L'Archipel), Olivier de Lagarde analyse ce paradoxe de la vie politique française. (2/2)

Pour succéder à Montaigne, Montesquieu, et, sous la Ve, à Jacques Chaban-Delmas, Alain Juppé a compris que Bordeaux était une ville tempérée, où les extrêmes n’ont aucune chance. En 2008, par exemple, le Front national a disparu du conseil municipal, même s’il compte utiliser le projet de Grande Mosquée pour tenter d’y revenir en mars prochain. Quand il se fait élire maire de Bordeaux, Alain Juppé est l’homme de l’appareil RPR. Raide et droit dans ses bottes. À l’inverse de Chaban, qui se méfiait des partis et n’avait pas attendu Nicolas Sarkozy pour ouvrir la porte de son cabinet ou de sa liste à des personnalités de gauche, Alain Juppé exigera des membres de sa majorité qu’ils adhèrent à un parti. Il est vrai que ses opposants ont toujours été affiliés à un parti politique.

Il n’y a qu’en 2008, peut-être en vertu d’une tendance insufflée par Nicolas Sarkozy, qu’Alain Juppé accueillera sur sa liste un Radical de gauche et un Vert. Mais pas de gros poissons dans ses filets. Ami de François Bayrou (une amitié qui perdure même après le second tour de la présidentielle 2012), Alain Juppé compte de nombreux centristes dans son équipe et ceux-ci ne ménagent pas leur soutien. Ce qui n’empêche pas l’électorat centriste de voter plutôt à gauche lors des élections nationales. Si Juppé est systématiquement réélu maire au premier tour, c’est qu’il bénéficie en retour de nombreux bulletins de gauche. Et ce sont précisément ces électeurs-là que Vincent Feltesse s’est fixé pour mission d’aller rechercher. « Il m’en faut 7 000 pour gagner », affirme-t-il.

À Bordeaux, sans renier son appartenance à l’UMP et son passé de ministre de Nicolas Sarkozy, Juppé doit plus que jamais se situer au milieu de l’échiquier politique. Ainsi, sur la question du mariage homosexuel, a-t-il adopté une position… modérée, de nature à ne fâcher ni la frange conservatrice de la bourgeoisie bordelaise, ni les nombreux « bobos » qui, depuis plusieurs années, ont redessiné la sociologie électorale de la ville. Ce savant équilibre se retrouve d’ailleurs dans le proche entourage du maire. A priori, il n’y a pas plus différents que son directeur de cabinet et son directeur général des services. Le premier, Ludovic Martinez, est un ancien journaliste (profession qu’Alain Juppé ne prise guère, même s’il en a épousé une !).

Jovial, bon vivant, amateur de cigares, franc-maçon et membre du Parti radical, longtemps bras droit de Jean-François Poncet en Lot-et-Garonne, terreau du radical-socialisme. Alain de Bouteiller, directeur général des services depuis dix ans, est son exact opposé. Énarque, catholique pratiquant, austère mais doté d’un sens de l’humour réservé aux initiés, c’est un bourreau de travail comme les aime Alain Juppé, qui connaît parfaitement les rouages du palais Rohan, au point de parfois prendre le pas sur certains élus. Mais, point commun entre Juppé et son prédécesseur Chaban-Delmas, les deux hommes accusent un faible pour l’administration, préférée aux élus. « Il faut économiser sa confiance en raison du grand nombre de nécessiteux », pourrait-on dire en paraphrasant Chateaubriand.

Dès son élection en 1995, davantage à Matignon qu’au palais Rohan, Alain Juppé s’appuie sur une équipe resserrée. Côté élus, il fait d’Hugues Martin, chabaniste de coeur, chiraquien de tripes et juppéiste de raison, son premier adjoint. Ce dernier assure notamment la coordination de l’équipe, où se côtoient alors des rescapés du conseil municipal précédent, comme l’ex-Vert Michel Duchène qui, à la vie

des quartiers puis à l’urbanisme, se trouve sur tous les fronts, surtout ceux qui brûlent. Mais aussi de nouveaux venus, tel Jean-Paul Jauffret, membre d’une dynastie bordelaise, le seul auquel le maire n’imposera pas de s’affilier à un parti politique. En charge des finances, celui-ci participera largement au redressement budgétaire de la ville, en respectant la promesse de ne pas augmenter les impôts. Ennemi du dilettantisme, Juppé ne supporte pas que ses collaborateurs ne connaissent pas leurs dossiers sur le bout des doigts, courant le risque d’être piégés par l’opposition. Certains en ont fait les frais et ont perdu leurs galons, comme Martine Moulin-Boudard, qui fut adjointe à la culture de 1995 à 2001. 

Dès 1995, Alain Juppé s’appuie aussi sur Philippe Pireyre, son jeune directeur de cabinet, issu, avec d’autres conseillers, de la rue de Lille, siège du RPR, et sur le directeur général des services, Jean-Jacques Ardouin d’abord, ancien fidèle de Chaban, puis Didier Boucart, un solide et placide Picard pour qui « un sou dépensé est un sou gaspillé ». Philippe Pireyre et Didier Boucart disparaîtront tous deux dans des circonstances tragiques.

Extraits de "Roitelets ou la France des fiefs" d'Olivier de Lagarde, publié aux éditions de L'Archipel (2014). Pour acheter ce livre, cliquez ici

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