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Entre 1990 et 2010, le nombre de morts au Mexique et en Colombie dus au trafic de drogue s'établissait à près de 600 000.
Entre 1990 et 2010, le nombre de morts au Mexique et en Colombie dus au trafic de drogue s'établissait à près de 600 000.
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Légalisation ou pas

Pourquoi il n’y aura jamais de cocaïne ou de cannabis qui ne soient pas ensanglantés

Que les produits soient technologiques ou alimentaires, les consommateurs n'ont pas toujours conscience des enjeux qui se trouvent derrière leur production. Il en va de même pour la drogue, dont la consommation alimente une forte violence. Longtemps concernés par ce phénomène, les pays latino-américains sont désormais rattrapés par les pays occidentaux, qui développent leurs propres cultures et réseaux de distribution.

Stéphane Quéré

Stéphane Quéré

Diplômé de l'Institut de Criminologie et d'Analyse en Menaces Criminelles Contemporaines à Paris II, Master II "Sécurité Intérieure" - Université de Nice. Animateur du site spécialisé crimorg.com. Derniers livres parus : "La 'Ndrangheta" et "Planète mafia" à La Manufacture de Livre / "La Peau de l'Ours" (avec Sylvain Auffret, sur le trafic d'animaux, aux Editions du Nouveau Monde)

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Atlantico: Entre 1990 et 2010, le nombre de morts au Mexique et en Colombie dus au trafic de drogue s'établissait à près de 600 000. Les consommateurs de drogue ont-ils conscience de la violence générée par leur consommation ? 

Stéphane Quéré: Il est bien évidemment illusoire de croire que les consommateurs de stupéfiants ont conscience (ou même veulent avoir conscience) de l'ensemble de la réalité qu'engendre cette consommation. Ils sont soit dans le désir immédiat (l'usage récréatif, festif,...), soit dans la pathologie (addiction lourde). Leur appréhension de la problématique reste liée à leur univers immédiat (un ami fournisseur ou, au pire, un dealer violent).

C'est d'ailleurs valable pour l'ensemble des consommateurs que nous sommes : nous n'avons souvent qu'une idée partielle des enjeux (géopolitiques, environnementaux, sociétaux, ...) liés aux matières premières de nos téléphones portables, de nos ordinateurs, de nos tablettes numériques... Qui se soucie de la violence liée au coltan en Afrique, des conséquences environnementales de nos déchets électroniques "recyclés" en Inde ou ailleurs, des "diamants de sang"....? 

Parmi les morts liés au trafic de drogue, nombreux sont les passeurs/mules, sans lien direct avec les grands cartels. Pourtant, les médias et les politiques ont tendance à présenter ces homicides comme des règlements de compte entre bandes rivales. Pourquoi entretenir un tel manque d'information auprès du public, et notamment de celui qui consomme de la drogue ? 

Il est faux de dire que les passeurs n'ont rien à voir avec les grands cartels. Ils sont le lumpenproletariat des organisations criminelles, à la fois victimes et complices. Bien-sûr, l'argent du trafic ne leur profite quasiment pas et ils sont en "première ligne" face à la répression, aux réseaux rivaux ou aux "accidents professionnels" (overdose suite à la rupture des sachets de drogue ingérés, par exemple).

Les réseaux de revendeurs font partie d'un ensemble plus vaste qu'on appelle "crime organisé" mais ils font bel et bien partie de cet ensemble. Un passeur victime d'une overdose et un caïd abattu à Palerme, Medellin, New York ou Moscou sont deux faces d'une même réalité criminelle. Evidemment, leurs morts auront des conséquences différentes sur le milieu criminel...

Le fait que les principaux acteurs liés au trafic de drogue vivent loin des pays où se trouvent les consommateurs de drogue (pays occidentaux) alimente-t-il un certain détachement de la part des consommateurs vis-à-vis de la réalité générée par ce trafic ? 

Il y a une triple erreur dans cette question. D'abord, les pays de production (en général pauvres), autrefois épargnés, sont de plus en plus touchés par la consommation de stupéfiants. Certains produits sont même "adaptés" aux populations pauvres : crack, basuco ou paco, toutes des variantes de la cocaïne, autrefois "drogue des riches", depuis largement démocratisée. La consommation de stupéfiants dans le Triangle d'Or est ainsi passée d'une consommation traditionnelle d'opium, socialement encadrée, à une explosion de l'usage d'héroïne (y compris par injection, d'où les cas de sida) et des méthamphétamines.

Ensuite, les acteurs du trafic ne sont pas seulement basés loin des pays occidentaux. Il y a eu, bien-sûr, les grands cartels colombiens, mais désormais les principaux acteurs du crime organisé latino-américains sont les cartels mexicains, basés dans l'arrière-cour des Etats-Unis. Certains dirigeants de ces cartels sont même de nationalité américaine.Dans les pays occidentaux se trouvent aussi les grandes mafias impliquées dans la distribution de ces drogues. On parle de puissants brokers de la cocaïne issus de la Cosa Nostra italienne ou de la Ndrangheta calabraise ; on parle d'alliance entre des Italiens de Montréal avec des gangs de motards ; on parle de synergie entre triades chinoises, "bikers" et groupes criminels de Sydney ou de Melbourne. 

Enfin, les pays de production que je viens d'évoquer sont ceux produisant des drogues "traditionnelles" comme la cocaïne ou l'héroïne. Et si le Mexique reste un grand producteur d'herbe de cannabis, les Etats-Unis et le Canada développent leurs propres cultures, in-door ou à l'extérieur. Même chose pour le Maroc, dont les réseaux de production doivent s'adapter au développement des cultures de cannabis en Europe, qui modifie les réseaux du trafic. Sans parler des drogues de synthèse dont la production se situe au cœur des pays occidentaux.

Quel type d'action pourrait vraiment faire prendre conscience aux consommateurs de drogue de l'impact de leur consommation ? Quels effets pourrait vraiment avoir cette prise de conscience de la part des consommateurs de drogue sur le fonctionnement du marché ? Quel rôle doivent jouer les pouvoirs publics dans cette prise de conscience ? 

Malgré tout ce qui a été dit plus haut, la consommation est déjà en train de changer, de même que les consciences. Ainsi, la résine de cannabis marocain est de plus en plus remplacée par de l'herbe de cannabis produite localement en Europe. Dans certains pays occidentaux, on relève une baisse, parfois forte, de la consommation de cocaïne et, mieux, une dégradation de l'image même de la cocaïne, y compris parmi les jeunes. On a remarqué une modification des comportements addictifs : il y a eu une réorientation de la consommation des drogues "traditionnelles" (héroïne, cocaïne, cannabis) vers les drogues de synthèse, puis désormais vers les médicaments détournés (d'où une augmentation des braquages de pharmacies, des trafics d'ordonnances,...), jugés plus "propres", plus sûrs en matière de composition chimique.

Il est donc difficile de faire prendre conscience des conséquences criminelles de la consommation de stupéfiants alors même que les campagnes basées sur les risques liées à la santé (dépendance, troubles psychologiques, hépatites, sida,...) ont un impact incertain. Prise de conscience écologique oblige, on pourrait imaginer de communiquer sur les risques environnementaux des cultures de plantes stupéfiantes (sur-consommation d'eau et d'engrais, manipulations génétiques, déforestation sauvage,...) et de la fabrication de drogue (produits chimiques dit "précurseurs" déversés ensuite dans la nature...).

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