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De nombreux journaux sont en danger
De nombreux journaux sont en danger
©Flickr/NS Newsflash

Sauver Charlie

Pourquoi il faut soutenir Charlie Hebdo ET se souvenir que la liberté de la presse ne se résume pas à celle des journaux satiriques

Depuis le 7 janvier dernier, tout le monde est fier d'être Charlie. Mais défendre la liberté de la presse, ce n'est pas seulement se ruer pour acheter les numéros des survivants du journal satirique. C'est tout un système garant de la liberté d'expression qu'il faut défendre.

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann a été journaliste dans la presse financière et trésorier d'un parti politique. Depuis 18 ans, il est associé d'un cabinet de consultants indépendants, spécialisé en gestion de risques et en crédit aux entreprises. Il est executive chairman d'une structure active dans 38 pays à travers le monde. Il est l'auteur d’une enquête très documentée : Ils ont acheté la presse, nouvelle édition enrichie sortie le 13 janvier 2015, éditions Jean Picollec.

Le débat continue sur Facebook : ils.ont.achete.la.presse et [email protected].

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Atlantico : Ce soutien à Charlie Hebdo, moral, financier ou matériel, c’est important. Mais n'est-ce pas aussi important que l’autre pilier de la presse, plus classique, puisse aussi en profiter ?

Benjamin Dormann : Bien sûr. Il ne faudrait pas réduire la presse à l’insolence, voire l’insulte, ou à  l’ironie mordante, même si Charlie Hebdo incarnait deux valeurs qui nous sont chères, en France : la liberté d’expression et l’humour. La France pleure Charlie, comme elle a pleuré Coluche, plus qu’elle ne pleure la presse elle-même. Si on doit parler de la presse, Charlie Hebdo n’est pas un exemple véritablement représentatif. Certes nous aimions les dessins de Cabus, de Wolinski et des autres, mais n’oublions pas tout de même qu’elle avait de moins en moins de lecteurs.

Les Français courent acheter le dernier Charlie Hebdo au nom de la liberté d'expression mais laissent le reste de la presse mourir. Le désamour pour la presse, n'est-ce pas le premier danger aujourd'hui ?

Oui. La presse n’est plus aimée depuis de nombreuses années, et c’est en grande partie de sa faute, pour des raisons plus ou moins connues, comme je l’ai montré dans mon enquête "Ils ont acheté la presse". Mais nous avons besoin de toutes les formes de presse : journaux, papier, net, web, pure players… pour faire vivre l’information et la diversité des opinions. Certains des membres de cette profession ont, depuis 2 ans, fait des efforts notables pour se sortir du bourbier et du désamour dans laquelle elle s’est empêtrée, notamment en revenant sur leur mépris de la presse online. Il n’en reste pas moins qu’on a l’amer sentiment que ce sont toujours les mêmes qui tiennent les porte-voix. Les gens courent acheter Charlie Hebdo, ce qui bénéficie au passage aux ventes des titres copains (Libération), ou des autres journaux satiriques (Le Canard Enchainé). Mais cet énorme soulèvement de sympathie sent aussi un peu la nostalgie. "Au secours, patrimoine de gauche en danger ! Rendez-nous notre bon vieux Charlie Hebdo." Mais à l’heure où les millions d’euros affluent sur la petite boutique Charlie Hebdo, qu’est-ce qui est fait aujourd’hui pour assurer la pérennité de titres différents et plus à droite comme Causeur, Atlantico, ou Enquête et Débats pour prendre un exemple moins connu, mais dont le fondateur est aujourd’hui physiquement menacé dans l’indifférence générale (pour avoir écrit "Le livre noir de l’islam" et "Ces maires qui courtisent l’islamisme"), contrairement à Eric Zemmour ? A part les manifestations pour les morts, que fait-on aujourd’hui pour les vivants qui n’arrivent plus, à faire entendre leurs voix en dehors non "mainstream", ce mainstream qui nous a si longtemps expliqué que la peur du radicalisme islamiste était de l’islamophobie ?

De nombreux journaux lancent des appels aux dons et reversent même les bénéfices de leurs numéros spéciaux, mais eux aussi ne doivent-ils pas survivre alors que la liberté d'expression est menacée ?

Notre presse est devenue folle. Elle est gavée de subventions, à un niveau inégalé dans le monde (l’équivalent de 5.000 € par mois et par journaliste). Mais le jour où elle a un supplément de travail lié à l’actualité, qui lui génère des revenus, elle veut en faire don. Le buraliste au coin de ma rue m’a expliqué aussi qu’il va également faire don de ses commissions de la distribution de Charlie Hebdo. Gardons les pieds sur terre. Dans cette affaire, que les journaux et les buralistes vivent normalement du fruit de leur travail, au lieu de faire le concours médiatique du plus généreux. S’ils veulent reverser de l’argent, qu’ils arrêtent d’en envoyer à Charlie Hebdo qui en est déjà inondé, ce qui ne ramènera pas les disparus. Que les journaux, qui veulent lui reverser des bénéfices, rendent plutôt cet argent aux contribuables, qui payent leurs privilèges multiples sans même pouvoir en débattre !

La caricature, c’est nécessaire à la liberté d'expression, mais n'est-elle pas à la portée de tout le monde et peu portée à la nuance ?

Non, la caricature talentueuse n’est pas à la portée de tous, loin s’en faut. C’est bien pour cela qu’elle a, de tout temps, rencontré un certain succès. Au contraire, chacun d’entre nous se sent capable de dire une vacherie sur une personne, mais rares sont ceux qui sont capables de la dessiner. En revanche, il est clair que la caricature repose sur le manichéisme, et pas sur la nuance. Nombreux sont ceux qui connaissent la belle phrase de Tocqueville : "tout ce qui est excessif est insignifiant", au point d’en oublier que "tout ce qui est excessif est souvent drôle", selon une vieille mécanique Bergsonienne.

Car une démocratie où il n'y aurait que Charlie Hebdo, ce ne serait pas vraiment une démocratie ?

Notre démocratie, avec ou sans Charlie Hebdo, n’est pas vraiment une démocratie. Vouloir interdire le FN, premier parti de France (quasi sans représentant à l’assemblée Nationale), de la manifestation d’hommages, témoigne de la maladie de notre démocratie, et continue à couper la France en deux entre "les invités" et "les évités". C’est une des raisons qui fait que nous courrons après des symboles, pour essayer de ressouder ce que l’on peut, et préserver les apparences, et qu’on nous chante, depuis quelques jours, les louanges de l’unité nationale. "Toute la France unie dans la rue", nous dit la majorité de la presse. Une fois encore, elle est dans le déni. Les femmes voilées de France, les rappeurs qui niquent la police et les enfants qui ont refusé la minute de silence n’y étaient pas. C’est bien là tout le problème.

Quand à Charlie Hebdo, symbole d’une démocratie et de fraternité ? Qu’on puisse ici émettre quelques réserves, à la lecture de leur Une, pour leurs vœux pour l’année 1975 : "Achevez les handicapés, fusillez les militaires, étranglez les curés, écrabouillez les flics, incendiez les banques". "C’était pour rire, me disent mes copains, faut pas le prendre au premier  degré" ? 40 ans après, certains l’ont pris au premier degré. Mauvais anniversaire.

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