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François Hollande se trompe sur les raisons qui expliquent la désaffection des jeunes vis-à-vis de la politique.
François Hollande se trompe sur les raisons qui expliquent la désaffection des jeunes vis-à-vis de la politique.
©Reuters

Même joueur joue encore

Pourquoi François Hollande se trompe sur les raisons qui expliquent la désaffection des jeunes vis-à-vis de la politique

François Hollande a annoncé jeudi soir sur TF1 sa volonté d'élargir le service civique pour en faire un service universel. Un moyen pour le chef de l'Etat de prendre à bras le corps une thématique de campagne oubliée : la jeunesse.

Anne Muxel

Anne Muxel

Anne Muxel est docteure en sociologie et directrice de recherches en science politique au CEVIPOF.

Elle fait partie du comité de rédaction de la Revue française de sociologie.

Elle est l'auteur de plusieurs livres sur le rapport entre les jeunes et la politique : La politique au fil de l'âge, Paris, Presses de Sciences Po, 2011
Avoir 20 ans en politique. Les enfants du désenchantement, Paris, Seuil, 2010
Toi, moi et la politique. Amour et convictions, Paris, Seuil, 2008

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Jean-Yves Camus

Jean-Yves Camus

Chercheur associé à l'Iris, Jean-Yves Camus est un spécialiste reconnu des questions liées aux nationalismes européens et de l'extrême-droite. Il est directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR)

Il a notamment co-publié Les droites extrêmes en Europe (2015, éditions du Seuil).

 

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Atlantico : A mi-mandat, le bilan de François Hollande est actuellement rejeté par une majorité de Français, notamment les jeunes. Le président avait pourtant axé sa campagne sur la thématique de la jeunesse. Comment expliquer la désaffection des jeunes pour les responsables politiques en général, et François Hollande en particulier ? En quoi les partis traditionnels comme le PS et l’UMP se trompent de comportement et d’attitude en direction de ce public cible ?

Anne Muxel : La défiance vis-à-vis de la politique et de la classe politique n’est pas spécifique aux jeunes. L’ensemble des Français manifeste son rejet, son désenchantement à l'égard des politiques et de l'incapacité des différents pouvoirs, et tout particulièrement du pouvoir socialiste, à agir. Les jeunes ne sont ni plus ni moins défiants que leurs aînés. En revanche, contrairement à leurs aînés, le seul contexte que les jeunes connaissent est celui de la défiance. Entrer en politique, dans son rôle de citoyen actif, être amené à exprimer ses premiers choix dans un tel climat peut avoir un impact sur leur socialisation politique en général mais aussi sur leurs choix électoraux.

La deuxième chose que l'on observe depuis quelques temps est une relative désaffection de tout un segment de la jeunesse pour le pouvoir socialiste. Déjà en 2012, le soutien des jeunes à François Hollande a été extrêmement mitigé, contrairement à la présidentielle de 2007 où les jeunes avaient massivement voté pour Ségolène Royal. Et ce, alors même qu'en tant que candidat François Hollande ciblait la jeunesse. Ce désamour des jeunes pour François Hollande se faisait déjà ressentir en 2012. Au premier tour, on a constaté une réelle dynamique électorale de la jeunesse pour Jean-Luc Mélenchon. Toute une autre partie de la jeunesse avait plutôt soutenue Nicolas Sarkozy ou la candidate du Front national. Au final, François Hollande ne pouvait que décevoir les jeunes puisqu'il n'avait même pas réussi à les convaincre il y a deux ans. 

Les partis, quels qu'ils soient, sont des machines à fabriquer de la compétition électorale. Ce ne sont pas des structures qui s'occupent des convictions, des idées des jeunes et des citoyens. On ne peut pas vraiment changer les partis politiques même s'ils font des efforts pour toucher les jeunes en faisant notamment des campagnes sur les réseaux sociaux. Au regard du climat de défiance la marge de manœuvre des partis est étroite. Et si certains comme le Front national engrangent des adhésions chez les jeunes, c'est qu'ils ont su leur donner une place. 

Jean-Yves Camus : La désaffection des jeunes provient aussi du vote important de leur part en faveur du candidat socialiste lors de la présidentielle de 2012 : 31 % des votants avaient alors voté François Hollande. Le FN a fait 30 % chez les moins de 35 ans aux dernières européennes. C’est un score qu’il faut corréler avec la variable des diplômes. Moins on est diplômé plus on a d’inclination à voter FN. Il ne s’agit pas d’insinuer que les électeurs du FN qui ont un niveau de diplôme inférieur au bac ou à la licence sont des citoyens dotés d’une faculté moindre que les bac + 5. En revanche, il s’agit expliquer que le vote des jeunes en faveur du FN chez les moins diplômés est lié aux difficultés sociales rencontrées en particulier l’accès au premier emploi, aux contrats de travail précaires et aux difficultés pour se loger, à l’inquiétude sur l’avenir, etc. Le FN s’en tire bien dans une classe d’âge abstentionniste, 73 % chez les moins de 35 ans.

Les jeunes s’intéressent à la politique mais plus de la même manière que leurs ainés. Cela se fait par les réseaux sociaux et Internet et les partis politiques traditionnels ont à repenser la manière dont ils font de la politique. Les fidélités politiques tendent à disparaître : beaucoup de jeunes se sont affranchis des opinions politiques majoritairement construites et liées à celles de leurs parents. On était auparavant par tradition de gauche, de droite, communiste. L’électorat est davantage zappeur mais il peut être aussi déçu assez vite par les frontistes. 

Le vote FN tente de plus en plus de jeunes, comme l’illustre le score plus important récolté par ce parti aux dernières européennes. En effet, 30 % des moins de 35 ans avaient alors voté FN selon Ipsos, soit 5 points de plus que le score moyen à l’échelle nationale. Pourquoi les jeunes se tournent-ils vers le FN plutôt que vers les partis traditionnels ?

Anne Muxel : L’attirance des jeunes pour le Front national n’est pas nouvelle. Au premier tour de l'élection présidentielle, le FN enregistre un suffrage équivalent auprès de la jeunesse que dans le reste de la population. Et particulièrement auprès de certains segments de la jeunesse : peu scolarisés, déjà au travail. Auprès de cette partie de la jeunesse, les scores du FN sont élevés mais ils l'étaient déjà du temps de Jean-Marie Le Pen. Là encore, étant donné la défiance et le rejet des partis de gouvernement, les jeunes ne leur font plus confiance pour changer les choses et le FN capte beaucoup de voix chez les plus insatisfaits.

Jean-Yves Camus : 7 % des 18-24 ans ont voté pour Jean Marie Le Pen en 2007 mais 18 % des 18-24 ans ont voté pour Marine le Pen en 2012, donc on peut parler de dédiabolisation effectuée par Marine Le Pen. Elle a fait sauter un rempart. Le Front national fait un effort pour investir des candidats jeunes or il y a un problème de renouvellement de la nouvelle vie politique. C’est davantage pris en compte par ce parti. La présidente du FN est par ailleurs plus jeune que l’âge moyenne des dirigeants politiques français. Il n’y a toutefois pas de différence majeure avec le comportement électoral du reste du parti. Le score du FN chez les jeunes était déjà élevé dans les années 90, donc ce phénomène est déjà ancien.

Peut-on dire que ces jeunes électeurs du FN sont toutefois dotés d’une conscience politique ?

Anne Muxel : Le vote FN des jeunes a longtemps été analysé comme antisystème. Cette composante existe toujours avec un rejet des partis de gouvernement, le rejet des promesses non tenues et des partis institutionnels. Mais avec Marine Le Pen vient se rajouter des éléments supplémentaires. Elle a su mobiliser un certain nombre de valeurs et de mots d’ordre qui peuvent entraîner davantage d'adhésions et pas seulement une expression de la protestation. Elle parvient à faire circuler des idées liées aux notions de pacte républicain et d’égalité des chances. Autant d’éléments qui peuvent entrainer l'identification des jeunes à ce discours d’autant plus que Marine le Pen leur prête de l'attention.

Jean-Yves Camus Est-ce que ceux qui ne votent pas ne s’intéressent pas à la vie politique ? Je ne le crois pas. Certains ne se sentent plus concernés par la vie de la cité, mais il y a aussi des abstentionnistes qui ne trouvent pas leur compte dans l’offre politique actuelle, notamment par le fait qu’il n’y ait pas de scrutin proportionnel. Le paysage politique est assez figé et le personnel politique change peu.

 

François Hollande a annoncé jeudi soir sur TF1 un renforcement du dispositif du service civique devenu "service universel". Cette mesure peut-elle contrer le vote des jeunes en faveur du FN ?

Anne Muxel : Je ne crois pas que le dispositif du service civique puisse changer la donne. Ce n'est pas une réponse à la montée du Front national chez les jeunes. Le FN est présent chez les jeunes mais ce n'est pas nouveau, il ne faut pas s'en alarmer outre mesure. Par ailleurs, l'attractivité du Front national existe également chez les plus âgés. Ce n'est pas simplement un phénomène jeune.

Jean-Yves Camus : Je ne dis pas que ce n’est pas la solution mais ça ne peut pas être la seule solution. Il faut que ça vienne en complément de l’inversion de la courbe du chômage. L’emploi est la principale préoccupation des jeunes.

71 % des lycéens et étudiants se sont abstenus lors des dernières européennes selon OpinionWay, contre 58 % de l’ensemble des votants. Sous quelles conditions le comportement électoral des jeunes pourrait-il évoluer à l’avenir ?

Anne Muxel : La reconnaissance de la jeunesse par la société est importante et cela se décline à travers un nombre de signes qui peuvent être envoyés à cette jeunesse. Cela passe par l'intégration à l'entreprise, aux dispositifs institutionnels et politiques, par l'accès des jeunes à des postes à responsabilité. Si cela est fait à l’avenir, cela ne pourra qu'améliorer les relations entre les jeunes et les partis politiques.  Et il y a bien sûr la question de l'emploi qui est à condition de leur autonomie.

Jean-Yves Camus : Le gouvernement pourrait retarder la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales un mois avant l’élection comme il l’a laissé entendre récemment. C’est un élément susceptible d’influer mais je pense que la clef est la question du renouvellement des élites politiques aussi bien au niveau de l’âge que du niveau social car c’est une société qui a le sentiment qu’il n’y a plus de place pour la nouvelle génération. A un moment donné les jeunes notamment des milieux populaires ou des classes moyennes pensent qu’ils sont doublement délaissés en raison de leur âge et de leur catégorie sociale.

 

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