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Pourquoi Benoît Hamon n’est pas le Syriza que beaucoup y voient
©Reuters

Un gaucho cache un socialo ?

Pourquoi Benoît Hamon n’est pas le Syriza que beaucoup y voient

Beaucoup décrivent Benoit Hamon comme un homme très à gauche. Pourtant il est loin de cette image proche d'un Jean-Luc Mélenchon. En effet, le candidat de la gauche à l'élection présidentielle représente cette nouvelle voie socialiste qui s'éloigne des envolées marxistes d'un Mélenchon et des dérives "libérales" du gouvernement.

Virginie Martin

Virginie Martin

Virginie Martin est une professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue française. Elle est présidente du Think Tank Different, laboratoire politique créé en 2012, et est l'auteur de Ce monde qui nous échappe : pour un universalisme des différences paru en 2015 aux éditions de l'Aube.

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Benoit Hamon a été désigné comme candidat de la gauche à l’issus de la primaire de la Belle Alliance Populaire. Pour certains c’est la victoire de l’aile gauche du PS compatible avec Jean-Luc Mélenchon. Benoit Hamon est-il aussi à gauche qu'on le dit actuellement dans le fond, ou s'agit-il plutôt d'un socialisme du XXIème siècle ?

Virginie MartinLa gauche de Benoît Hamon est une gauche qui n’est pas résignée, elle ne dit pas que le changement est impossible, c’est le refus de cette gauche qui ne parle que de pragmatisme. La gauche du pragmatisme, mot valise multiforme qui ne veut plus rien dire a sacrifié beaucoup de ses idéaux, de ses objectifs de transformations. En une semaine Benoît Hamon multiplie par deux les intentions de vote et hormis l’effet réel des primaires, il redonne à la gauche ce pour quoi elle est faite, c’est-à-dire une vision d’un nouveau type de société. Il refuse d’accepter la société actuelle comme acquise et qu’on ne pourrait pas changer. Depuis 10 ans nous avons l’impression qu’il est impossible de proposer d’autres modèles. La gauche de Benoît Hamon ne renonce pas.

Jean-Luc Mélenchon reprend les mots de l’ordre établi, l’Europe, le pouvoir d’achat, le chômage… et en quelque sorte veut renverser ces données. Benoît Hamon d’une certaine manière prend une troisième voie s’éloignant du pragmatisme consensuel. Il fait entendre une solution, la gauche peut encore donner des pistes d’avenir et espérer autre chose. Il prend des éléments de la modernité, (le digital, les robots), d’actualité (la pénibilité, le burn-out)... Il parle de la question écologique comme de quelque chose de fond. Avec ces questions il sort de la pensée dominante mainstream actuelle. Alors que Mélenchon et Le Pen s’opposent de manière frontale, Benoît Hamon trouve cette troisième voie. En matière d’économie il ne se plie pas à l’orthodoxie ambiante il prend les chemins de l’hétérodoxie. Pour ce qui est du monde de l’entreprise, il apporte aussi une vision critique mais qui ne renie pas l’entreprise en tant que telle… Il est plus à gauche que ce que le PS était devenu tellement il a sacrifié au « pragmatisme » ambiant. Jean-Luc Mélenchon met encore le travail au coeur de ses propos, l’anti Europe au coeur de son programme. Benoît Hamon ne promet pas le plein emploi, il a constaté la raréfaction du travail ainsi que ses mutations. Il voit que le journaliste va être remplacé par le témoin direct, le professeur par les MOOCs, les hôtes de caisse par des machines … Le travail est en pleine mutation et c’est lié à la robotisation et le numérique. Benoît Hamon représente une nouvelle gauche sans ce sur-moi marxiste de Jean-Luc Mélenchon. Benoît Hamon reste réaliste, il ne va pas se battre contre l’économie de marché bien qu’il soit plus hétérodoxe même constat sur l’Europe, il est bien plus modéré. 

Eric VerhaegheL'avenir nous le dira! Benoît Hamon maintient une certaine ambiguïté sur le sujet, avec une habileté consommée d'ailleurs. Prenons l'exemple de son revenu universel. Le packaging du produit donne le sentiment de la modernité. Quand Hamon annonce qu'il s'agit de la nouvelle forme de protection sociale du XXIè siècle, on se dit qu'il nous annonce une réforme salutaire de la sécurité sociale que la droite n'aura probablement pas la liberté de pratiquer (si tant est qu'elle en ait envie). Mais, au moment de passer à l'acte, on a bien entendu que la mise en place de la réforme serait très longue. Hamon commencera donc par augmenter les aides sociales. En ce sens, il y a un décalage déceptif entre les ambitions affichées, qui peuvent donner le sentiment d'une rupture novatrice, et la réalité pressentie, qui risque de faire flop et se limiter à des réformes de type Mélenchon, c'est-à-dire une simple augmentation de la dépense publique et du rôle de l'Etat dans la sphère sociale. Une fois de plus, l'épreuve de vérité portera bien sur la capacité du candidat à transformer ses ambitions en politique publique effective. Et là, le bât blesse, le mélenchonisme guette. 

Pourquoi Benoit Hamon a cette image d’homme très à gauche alors que comme Manuel Valls il vient du rocardisme ? Que reste-t-il de l'enseignement de Rocard dans sa manière de faire de la politique ?

Virginie Martin Aujourd’hui certains osent dire que même Macron viendrait du rocardisme. A l’heure actuelle pour se réclamer d’une gauche acceptable et sympathique il faut se réclamer du rocardisme. Mais de quel Michel Rocard parle-t-on ? Celui qui s’est opposé à Mitterrand ? Celui qui a été premier Ministre ? Ou du Rocard du PSU ? Chaque candidat se réclame du Rocard qui semble l’arranger. Michel Rocard ne s’est jamais prononcé sur les questions d’identité ou de laïcité de façon virulente comme un Manuel Valls qui pourtant se réclame de son héritage et a été en effet très proche de lui. Par contre, Michel Rocard particulièrement à la fin de sa vie a beaucoup travaillé les questions écologiques comme peut le faire Benoît Hamon. Rocard reste la figure surplombante de la gauche. Il a une aura intellectuelle importante dans l’imaginaire collectif alors que Mitterrand est la figure de Machiavel. Il est toujours plus agréable de se retrouver dans l'intellectuel, le concepteur. Manuel Valls comme Benoît Hamon peuvent se retrouver dans la figure de Rocard, mais pour des raisons différentes...

Eric Verhaeghe : Il y a des explications "techniques" et objectives à cette image. D'abord, Hamon est quand même très lié à la gauche du parti, notamment à Martine Aubry. Lorsque celle-ci a inventé les 35 heures, Hamon appartenait à son cabinet et était en charge du sujet. Par ailleurs, Hamon anime des courants marqués à gauche au sein du PS. Son image gauchisée n'est donc pas une surprise complète. En revanche, Hamon dépasse le cadre ordinaire de cette vision de gauche, et il est capable, à titre personnel, de synthèses très hollandaises (pour le coup) et d'un réalisme visionnaire méthode Rocard. Pour le coup, là encore, sa théorie du revenu universel illustre bien ce trait de caractère, qu'il replace habilement dans la tradition rocardienne du RMI. C'est en cela qu'il y a du rocardisme dans Hamon. Dans un attachement à l'Europe d'abord, qui est indépassable: Hamon est objectivement dépourvu de conscience identitaire française au sens d'une réminiscence celte qui guiderait sa vision du monde. Dans une capacité au réalisme ensuite. Celle-ci ne tardera pas à se montrer dans la campagne, car je suis convaincu que Hamon sera capable de chasser sur les terres de Macron en matière de modernité, et de proposer des idées un peu déroutantes qui pourront fédérer pas mal d'électeurs traditionnels du PS.

Selon-vous, ce discours très à gauche de Benoit Hamon est-il un leurre pour les électeurs déçus du socialisme ?

Virginie MartinLe tournant libéral qu’a pris le gouvernement ne correspondait pas à la vision de la gauche de certains de ses membres comme Benoît Hamon ou Arnaud Montebourg et de beaucoup d’électeurs. La nomination d’Emmanuel Macron qui vient du milieu de la finance, la loi El Khomri-Macron, la volonté d’autorité et de laïcité de Manuel Valls ont créé une rupture. Les différentes dérives du gouvernement sur la fin posent la question de la disparition de certains marqueurs du socialisme. Bien évidemment que Najat Vallaud Belkacem et Christina Taubira ont effectué des travaux d’une gauche progressiste que Ségolène Royale aussi s’est battue pour l’écologie… Mais sur certains points, lorsque nous voyons à quel point le gouvernement est allé loin dans les symboles de la libéralisation économique, de l’identité, de l’autorité, nous pouvons constater une rupture avec l’imaginaire de la gauche. Benoît Hamon n’est pas très à gauche comme un Jean-Luc Mélenchon, il est simplement à gauche par rapport à un gouvernement qui a abandonné certains marqueurs de la gauche. L’erreur pour Hollande a été de placer Manuel Valls à la tête du gouvernement alors qu’il était le grand perdant de la primaire de 2012 avec seulement 5%, celui-ci a nommé Emmanuel Macron, ça fait beaucoup, et c’est un sacré grand écart avec le discours fameux du bourget.

Eric VerhaegheEn tout cas, Hamon est habité par une certitude qui me semble pertinente: le bilan du gouvernement est un poids à porter, et même un boulet. S'il veut se faire une place dans la campagne, il est obligé de s'en démarquer et de donner des gages de son intention de faire autrement. L'espèce de flat policy menée par Hollande ne fait rêver personne et n'a aucun avenir. La boîte à outils de Hollande (qui résume assez bien son quinquennat) est un vrai tue-charisme et tue-rêve. On voit mal combien de Français peuvent être rassemblés derrière un étendard à l'effigie de Super-Mario, ce héros de jeu vidéo qui constitue une sorte d'anti-héros. Hamon a très bien compris qu'il fallait prendre le contre-pied de cette image pour réussir sa campagne et avoir une chance d'être élu. Ce cheminement passe par une marginalisation de Mélenchon et par une marginalisation de Hamon. Il n'est pas du tout impossible qu'il y arrive grâce à sa technique. En revanche, rien ne nous garantit qu'il mettra sa politique en oeuvre. Hamon est en effet ambigu sur la question des engagements européens et il se réserve la possibilité de mettre la police douce pour satisfaire l'Allemagne. 

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