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Affirmer comme Alain Juppé que le 2nd tour de la primaire est le 1er tour de la présidentielle : une faute politique majeure
©ERIC FEFERBERG / POOL / AFP

L'erreur de trop

Affirmer comme Alain Juppé que le 2nd tour de la primaire est le 1er tour de la présidentielle : une faute politique majeure

Le mépris affiché par Alain Juppé vis-à-vis des dizaines de millions d'électeurs n'ayant pas voté à la primaire de la droite et du centre consacre la rupture entre les élites et le peuple, qui pourrait signifier sa détestation des classes dirigeantes traditionnelles à travers, notamment, le vote FN.

Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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Atlantico : En considérant la primaire de la droite et du centre comme le premier tour de la présidentielle, Alain Juppé ne commet-il pas une double faute, à la fois politique et morale, vis-à-vis des autres partis dans la course à la présidentielle et de leurs électeurs ?

Yves Roucaute : Effectivement, il s'agit là d'une double faute. 

Il y a 44 millions d'électeurs inscrits. 4,7 millions ont voté alors Il vit où Juppé? Sur le plan moral, on ne peut pas considérer que les électeurs de droite qui ne sont pas allés voter à la primaire, mais également ceux de gauche, de l'extrême-droite, de l'extrême -gauche, des centres et la masse de ceux qui sont loin des partis politiques n'existent pas. Leur vote ne compte pas? Qui peut le croire? Regardez ce qui s'est passé aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Autriche... Il y a là un côté hautain, presque méprisant envers le monde ordinaire qui n'est pas encarté et qui veut être à juste raison considéré. L'élection n'est pas jouée et elle ne se joue pas sans 90% des électeurs. La bataille des présidentielles est une autre bataille dont nul ne connaît l'issue. 

Précisément, sur le plan politique, là encore, c'est une grave erreur car la victoire de François Fillon à la primaire n'est pas la victoire de celui-ci à la présidentielle. C'est une victoire au sein de la droite et des centres, qui vise à porter en avant le candidat que l'on juge le plus en capacité de mener la bataille de la présidentielle. Cette dernière est tout autre: à ce titre, rien ne dit que la gauche ne sera pas unie derrière un candidat; rien ne prouve que le FN sera au second tour, etc. Tout ceci sont des vues d'un esprit sans imagination qui ne comprend rien à la stratégie politique. 

Il faudrait qu'Alain Juppé ferme ses livres de droit administratif et travaille les grands auteurs de la stratégie, qu'il arrête de considérer la politique comme un plan en deux parties et deux sous-parties que l'on fait à l'Ena, avec en première sous-partie de la partie 1, la présentation à la primaire;  en deuxième sous-partie de celle-ci, la victoire à la primaire; en première sous-partie de la partie 2, la présence au premier tour de la présidentielle; et enfin, en deuxième sous-partie de cette dernière partie, la victoire à la présidentielle. La vie politique est un monde où il y a des nécessités, mais aussi des contingences comme le démontraient déjà Aristote et comme le rappelait le general de Gaulle qui avait lu Saint-Thomas d'Aquin et les grands stratèges militaires.  Dans notre cas, la contingence réside dans l'incertitude de la situation à gauche : on ne sait pas si Valls, Macron, Montebourg ou Hollande seront candidats, ni comment vont se dénouer ces candidatures. Et, à moins de lire dans le marc de café de Juppé, nul ne sait ce qui va sortir de cette contingence. Pour ce qui est du FN, l'erreur de Juppé a été de croire que sa candidature serait la meilleure pour battre le parti de Marine Le Pen. C'est tout simplement la marque d'un esprit qui manque de bon sens politique.

La vérité, c'est d'abord que rien ne prouve, hors la boule de cristal de Juppé, que le FN soit au second tour. Et encore moins qu'un Alain Juppé puisse être présent. Clairement, toutes les etudes qualitatives démontrent qu'un nombre significatif d'hommes et de femmes de droite auraient voté pour le FN si Juppé avait été le candidat de la droite, précisément parce qu'il est trop marqué au centre. D'autre part, Alain Juppé ignore cette loi de la Vème République:  en France, jamais le centre n'a remporté une présidentielle. Et c'est impossible en raison de la structure de l'élection à deux tours au suffrage direct. A mon humble avis, avec Alain Juppé, le risque était grand d'avoir une Marine Le Pen à 40% et un candidat de gauche à 25%. Et il est dommage que les sondages aient persisté à faire croire le contraire,  oubliant que la candidature d'un Juppé n'aurait jamais empêché une candidature de centre ou centre-gauche...Refuser de mesurer une candidature centriste, de type Macron, ou radicale de gauche, c'est quand même curieux. Et suicidaire. 

Le meilleur service que la droite ait pu rendre à la France, c'est de désigner un candidat qui réunit la droite, qui a une véritable ligne et stratégie politiques, et qui sait très bien qu'il a des défis devant lui à relever. Et François Fillon, sur une ligne claire de rassemblement, peut espérer 40% dés le premier tour, rassemblant nombre de déçus de la droite qui sont allés au FN, la droite et le centre réformateur. Ce que jamais AlainJuppé, coincé entre la droite et le centre, ne pouvait espérer. 

Dans quelle mesure cette déclaration peut-elle contribuer à alimenter le mécontentement d'une partie des électeurs n'ayant pas voté à la primaire, et alimenter ainsi le vote contestataire à la présidentielle de type FN par exemple ? 

Nous sommes ici face à deux problèmes que soulève Alain Juppé. Tout d'abord, il donne des armes aussi bien à la droite qu'à la gauche, affaiblissant le candidat de la droite. Ensuite, il inscrit dans les faits la rupture entre les gens ordinaires et les élites. Lorsqu'on répète que 4 millions d'électeurs se sont déplacés, on dit également que plus de 40 millions d'électeurs ne se sont pas déplacés. Ainsi, on ne peut pas mépriser tous ces électeurs-là, sous prétexte qu'une minorité a choisi d'élire son candidat. Ainsi, Alain Juppé consacre la détestation des élites, qui considèrent et agissent comme si le peuple n'avait pas son mot à dire. En ce moment en Europe, et dans toutes les démocraties occidentales, vous avez un nombre de gens qui sont même prêts à voter contre leurs convictions simplement pour démontrer qu'ils existent. C'est cela que ne comprend pas la technostructure. Il n'est pas anodin qu'Alain Juppé ait soutenu la dissolution de l'Assemblée nationale en 1997. Il fallait être énarque pour croire qu'en décidant la dissolution d'une Assemblée de droite, on retrouverait une Assemblée de droite. Quel élan ! C'est ne rien comprendre au peuple de France, contestataire et un peu anar. On s'était moqué de lui, alors il a renvoyé la technostructure à ses bureaux. 

Que François Fillon ne participe pas à ce jeu visant à alimenter cette détestation est la preuve d'un nouvel état d'esprit, le même qui refusa, avec mes amis Séguin et Pasqua, le traité de Maastricht. Avec cet immense respect du peuple qui le caractérise,  il n'a jamais dit qu'il avait remporté la présidentielle, ni qu'il serait au premier tour de la primaire, mais qu'il essayait de valoriser son programme et de le faire valoir auprès des sympathisants de droite qui seraient intéressés par celui-ci. Et il a ajouté avec lucidité, qu'ensuite commençait une nouvelle bataille. 

Qu'est-ce qui explique qu'Alain Juppé en soit venu à accorder à la primaire de la droite et du centre - qui réside initialement dans une compétition interne au parti LR pour des motivations personnelles - un enjeu qu'elle n'a pas ? Faire de la présidentielle une affaire exclusivement de droite n'est-il pas préjudiciable pour cette dernière au moment véritable de la présidentielle ? 

Je crois qu'Alain Juppé se trompe clairement de bataille. Il a subi non pas une défaite politique mais une blessure narcissique. C'est la clef de ce qui se passe en ce moment. Celle-ci le conduit à envisager tous les "trucs" de démagogues pour essayer de valoriser sa candidature. En présentant la primaire comme l'élection présidentielle, Alain Juppé croit qu'il va réussir à convaincre les gens qu'il est le mieux placé pour battre Marine Le Pen. La dernière carte qu'il croit pouvoir jouer, c'est de montrer sa capacité à rassember des électeurs des centres - et notamment du centre-gauche - et de la gauche. 

Il n'a toujours pas compris que là n'est pas le problème. Et il ne saisit pas que sa candidature agit comme un repoussoir pour un nombre significatif d'électeurs de droite qui pourraient être tentés de voter FN s'il l'emportait. Il est le véritable allié du FN. 

Il n'a toujours pas compris, non plus, l'état d'esprit de la population et son rejet des élites.  Il ne sent pas que ses affaires judiciaires, qui ont conduit à une vraie condamnation avec des attendus tout à fait clairs sur sa responsabilité, sont aujourd'hui insupportables pour la population. Dans aucune autre démocratie, il n'aurait même été autorisé à se présenter. Et il faut quand même un sacré cynisme pour prétendre que puisque les électeurs de Bordeaux l'ont élu, ils l'ont aussi blanchi. Permettez à un Professeur des Universités exerçant dans une Faculté de Droit de dire que je trouve cela un tantinet cavalier. Et  ses histoires d'appartement qui conduisaient clairement à profiter de sa situation pour s'emparer d'un logement social alors qu'il gagnait beaucoup d'argent et que tant de familles nécessiteuses, qui travaillent dur, attendent des années pour se loger, est-ce cela être "droit dans ses bottes"? Et le logement de son fils? Allez dire cela aux classes populaires? Vous voulez mon avis? Aussi bien Montebourg que Marine Le Pen n'en auraient fait qu'une bouchée. Alors que François Fillon est l'homme de l'intégrité, celui qui, tel le général de Gaulle, préfère payer son pain avec ses propres deniers, Alain Juppé n'est tout simplement pas l'homme de la situation quand le monde ordinaire a tant d'exigences éthiques.

Quand le monde ordinaire connaît une telle crise, ce n'est pas d'un spécialiste de la science administrative dont le pays a besoin mais d'un politique qui la bouscule. 

Alain Juppé apparaît comme l'homme de la technostructure,  placé dans une situation désespérée, tentant un dernier coup et croyant encore vaguement à ces chances parce qu'il a réussi un jour un concours, l'ENA, que personne ne nous envie dans le monde, qui n'a produit aucun Nobel, aucune découverte, aucun grand chef d'Etat. Il regarde avec morgue tout le monde, son propre entourage même, parce qu'il a réussi un concours administratif. C'est pathétique. Il ferait mieux de prendre de la hauteur et d'arrêter ces jeux anti-Fillon et ses références qui n'ont rien à voir avec le réel. Songez qu'il ignore même la base de l'anthropologie, au point de ne pas savoir que toute société a besoin de mythes, qu'elle a besoin d'un grand récit. Il évoque l'histoire mais n'en comprend pas les fondements et est incapable de la moindre étude comparative. Sait-il que toute l'histoire chinoise est fondée à partir de l'empereur jaune qui n'a probablement jamais existé? Sait-il pourquoi on appelle en Chine un fleuve le "fleuve jaune"? Et cela est vrai de toutes les sociétés. Pourquoi fait-on des banquets en France? D'où viennent les "pays"? D'où vient le coq? Le sens même de la liberté?  Au lieu de mépriser deux siècles d'apprentissages d'histoire française, il ne lui est pas venu à l'idée que le récit qui commençait par "nos ancêtres les Gaulois" défendu par les plus grands historiens n'était pas aussi absurde sur le fond? Il prend nos historiens pour des crétins et le général de Gaulle aussi qui défendait ce récit. 

Jamais la haute administration n'a produit une telle morgue, une telle suffisance. Songez à ses propos sur l'éducation! Il en est encore à croire aux heures de soutien type début du XXème siècle, quand les enfants des classes populaires sont matraqués par des horaires trop chargés; il ignore la révolution numérique et l'explosion des apprentissages, les menaces sur l'Université française via les Masters ouverts à tous les vents faute de sélection. Malheureusement, il est le produit d'un système bureaucratique incapable de produire de la pensée, et d'abord de la pensée stratégique, dont la base est la haute culture. Pour lui, l'alpha et l'omega, c'est le respect des décisions du Conseil d'Etat et, en relations internationales, le droit international. Allez penser stratégiquement dans un tel conservatisme! 

Encore une fois, laissons cette tentative de la technostructure de conserver son pouvoir; sur le fond rien n'est joué, la gauche n'est pas morte contrairement à ce que croient certains. le FN n'a pas perdu la partie, ni la gauche. La présidentielle est dans six mois. Il faut arrêter de penser à un monde qui n'existe pas pour penser aux souffrances des classes populaires et moyennes, pour oser la liberation des énergies qui ne passe pas par la bonne gestion de ce qui est, mais par la vision stratégique de ce qui doit être. Et cela, quitte à bouleverser le droit, les habitudes bureaucratiques et certains corps parasitaires pour privilégier la créativité dans tous les domaines et libérer les énergies. 

 

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