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Alain Madelin : “l’incapacité française à réformer vient de la méconnaissance profonde de l’économie”
©Reuters

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Alain Madelin : “l’incapacité française à réformer vient de la méconnaissance profonde de l’économie”

Pour l'ancien ministre de l’Économie et des Finances, le refus de se confronter au vrai coût politique et social des réformes importantes réside surtout dans l'ignorance des mécanismes économiques, et la certitude des élites d'être "dans la bonne voie".

Alain Madelin

Alain Madelin

Alain Madelin a été député, Ministre de l'Economie et des Finances et président du Parti Républicain, devenu Démocratie Libérale, avant d'intégrer l'UMP.

Il est l'auteur de Faut-il supprimer la carte scolaire ? (avec Gérard Aschieri, Magnard, 2009).

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Atlantico : Manuel Valls a encore mis en avant la nécessité de réduire le déficit et l'endettement public. Pourtant, plus qu'un "big bang" budgétaire, les mesures phares sont le blocage du point d'indice de la fonction publique, des retraites, et des prestations sociales. Cette tiédeur dans l'action ne condamne-t-elle pas toute volonté de rétablir les comptes à l'échec ?

Alain Madelin : Je pense depuis longtemps que les techniques utilisées tant hier par la droite qu’aujourd’hui par la gauche – c’est-à-dire seulement faire des économies budgétaires – sont condamnées à des résultats très faibles. Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, c’est de repenser l’Etat, ses fonctions et ses missions. Si l’on veut faire des économies, il faut mettre dans les circuits économiques des fonctions actuellement exercées par l’Etat, par exemple sur le logement ou la santé. Et au lieu de repenser profondément le système – par exemple celui de la santé, on fait une fois encore des économies, on veut plafonner les remboursements ou les réindexations. C’est la vieille panoplie et les résultats ne seront évidemment pas à la hauteur des attentes. 

L'Education nationale, l'un des premiers budgets de l'Etat, reste préservé de l'effort exigé, ce qui amoindrit le potentiel du plan annoncé par Valls. Est-ce une décision politique ? N'est-ce pas le symbole de l'absence de vraie volonté politique du gouvernement ?

Il n’est pas facile de donner le sentiment de s’attaquer aux enseignants et de s’attaquer aux structures en  même temps. Les enseignants qui pourraient faire beaucoup mieux sont surtout victimes de structures paralysantes. Si je devais donner une priorité à l’Education nationale, je n’appellerais pas à une politique de réduction des effectifs, mais souhaiterais la revalorisation du métier d’enseignant en menant les modifications profondes de la structure et de l’autonomie des établissements.

Pourquoi cette volonté de ménager tous les bords, et surtout sa clientèle politique, est-elle une tendance qui transcende la gauche et la droite ? D'où vient cette pratique française de la politique ?

Je pense qu’il ne s’agit pas tant que cela de vouloir ménager sa clientèle parce qu’en réalité les annonces faites par Manuel Valls sont finalement assez rudes. Cela va entraîner sans doute beaucoup de mouvements sociaux dans les rues. Le vrai problème, c’est que ce ne sont pas des mesures d’espoir, ce sont des mesures où l’on annonce au gens que l’on va leur serrer la ceinture. Je trouve cela assez désespérant. Si on annonçait une réforme profonde de l’Etat, au moins on donnerait une perspective à long terme. Le Pacte de responsabilité, lui, est vraiment un pacte d’austérité. Et les socialistes, habitués à proposer « toujours plus » se retrouve à imposer du « toujours moins » ce qui ne sera pas facile pour eux.

Je pense qu’il y a une méconnaissance des systèmes de réforme de l’Etat engagé dans les autres pays, et surtout une méconnaissance profonde de l’économie. Il faut comprendre et aimer les marchés pour faire un vrai marché du logement, un vrai marché de la santé. Ni la droite ni la gauche n’ont les logiciels modernes pour faire cela.  

L'absence de résultats générant de l'impopularité, ne serait-ce finalement pas plus judicieux pour le pouvoir politique d'assumer une forte remise en cause des positions acquises ? Ne vouloir froisser personne garantit-il forcément de rester aux affaires ?

Je ne sais pas si il s’agit de froisser personne, mais on ne fait effectivement pas les réformes de fond. Ce qui est peut-être plus grave, c’est que les dirigeants sont persuadés que ce qu’ils font va avoir des résultats. Je le vois dans mes discussions avec les uns et les autres sur le pacte de responsabilité, il y a une croyance que la distribution d’argent aux entreprises va avoir un effet. Le Medef a d’ailleurs entretenu cette idée d’un impact sur la compétitivité. Bien évidemment il n’en sera rigoureusement rien car la compétitivité et la croissance sont un mélange de capital et de travail. Il faut donc s’attaquer à la fiscalité sur ces éléments, concentrer les efforts sur quelques leviers utiles. Ce qui est fait actuellement, c’est arroser le désert.

Cette volonté d'éviter de faire face à la réalité ne va-t-elle pas se heurter à un point de rupture ? Quels seront les catégories sociales qui risquent le plus de payer la stratégie d'évitement des élites politiques ?

Ce qui est grave aujourd’hui c’est de voir une gauche si peu à gauche. Elle prétend l’être parce qu’elle taxe les riches, j’attendrais plutôt qu’elle aide les pauvres. Or, il n’y pas de discours de promotion sociale, de sortie de la « galère » pour des familles qui sont aujourd’hui complètement paupérisées et désespérées. Je trouve que ceux qui vont payer le plus ces errements seront ceux pour qui la gauche est censée parler.

Face à une classe politique française qui s'est habituée à esquiver les questions des coûts sociaux et politiques, quel pourrait être l'élément déclencheur d'un vrai changement de cette pratique du pouvoir ?

J’aimerais bien le savoir… Fondamentalement, on a besoin de remettre un peu les esprits à l’endroit et d’assumer d’être libéral. Moi qui suis profondément libéral, je suis quasiment considéré comme un progrès de l’espèce socialiste…

 

>>> A lire également sur Atlantico : Pourquoi le pacte de responsabilité est malheureusement condamné à l’échec (ou les bonnes intentions diluées dans la recherche du moindre coût politique et social)

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