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Populisme : assiste-t-on à un retour aux années 1930 qui menacerait la démocratie ?
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Populisme : assiste-t-on à un retour aux années 1930 qui menacerait la démocratie ?

Dans cet entretien avec l'anthropologue Régis Meyran, Raphaël Liogier décortique les ingrédients originaux du populisme actuel, nourri par le sentiment de frustration collective qui contamine une Europe, France en tête, définitivement déchue de sa prééminence mondiale. Extrait de "Ce populisme qui vient" (1/2).

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier est sociologue et philosophe. Il est professeur des universités à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence et dirige l'Observatoire du religieux. Il a notamment publié : Le Mythe de l'islamisation, essai sur une obsession collective (Le Seuil, 2012) ; Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012) ; Une laïcité « légitime » : la France et ses religions d'État (Entrelacs, 2006).

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Régis Meyran : J’aimerais revenir sur les six facteurs du populisme que vous avez avancés, pour vérifier avec vous s’ils se retrouvent vraiment aussi bien dans les années 1930 qu’aujourd’hui. Commençons donc par le premier point, la référence à une vérité à la fois évidente et cachée.

Raphaël Liogier : Il y a une sorte d’équivalence mystérieuse entre le Peuple et le Réel. Ce que le Peuple veut, ce qu’il éprouve, c’est cela le réel et rien d’autre : la Vérité avec un grand V. Le reste n’est que mensonge, maquillage, falsification, fadaises.

N’y aurait-il pas, dès lors, une contradiction, voire une concurrence, entre ce réel populiste, simpliste, et la réalité dans toute sa complexité décrite par les sciences?

Effectivement. Ce réel simple, évident, qui est ressenti par le peuple permet justement d’immuniser les discours populistes contre toute critique rationnelle, par exemple contre une argumentation scientifique. Néanmoins le populiste préfère, quand il le peut, prétendre aussi s’appuyer sur la science, pour bénéficier de son prestige.

Mais le populiste ne peut pourtant pas rejeter la science au nom du bon sens populaire et en même temps prétendre s’appuyer sur elle!

Si, et sa méthode consiste à opposer, là aussi de façon manichéenne, la « vraie science » (qui rejoint par enchantement les intuitions du peuple) et la « fausse science » (qui n’est que désinformation). Une tribune récente du sulfureux intellectuel Robert Redeker intitulée « L’Homme nouveau ou la Société contre le peuple », publiée dans Le Figaro, est à cet égard éloquente. C’est une violente charge tous azimuts contre le mariage homosexuel, le vote des étrangers et le féminisme. La sociologie et l’anthropologie seraient en grande partie responsables de ces évolutions « sociétales » (mot devenu péjoratif chez la plupart des populistes actuels) désastreuses. Ce serait de fausses sciences qui auraient cherché à « dénaturaliser la différence naturelle des sexes, base historique et biologique du mariage ». L’horrible concept de « société », à la différence de la belle et « naturelle » idée de Peuple, aurait été tout bonnement « fabriqué dans les laboratoires des sciences humaines ». Le polémiste déplore même l’abandon de la notion de race, si naturelle. Je ne crois pas, très sincèrement, qu’un tel article aurait pu passer aussi facilement il y a dix ans dans un grand quotidien, qui plus est sans déclencher une quelconque polémique.

L’idée de l’existence « indiscutable » de la notion biologique de race nous ramène en effet aux années 1930 ! Le débat lancé par la romancière Nancy Huston et le (socio)biologiste Michel Raymond, visant à réhabiliter la « réalité objective » de la race (et à nier son aspect idéologique), est à ce titre révélateur… On n’avait pas lu d’articles de ce type depuis longtemps.

Je ne vous le fais pas dire. À côté de la fausse science, qui ne serait que propagande, trône la vraie science qui confirme le bon sens du peuple. Rappelons que, jusqu’au milieu du XXe siècle, les distinctions raciales ou l’inégalité entre les sexes étaient l’objet de démonstrations scientifiques communément admises. L’homosexualité était même scientifiquement considérée comme une maladie. Michel Foucault et d’autres ont bien montré comment la médecine en particulier a participé au contrôle social au XIXe siècle. Le nazisme prétendait s’appuyer sur la biologie et la physiologie, réinterprétant l’évolutionnisme darwinien (la sélection naturelle) pour justifier la plus grande pureté de ladite race arienne par rapport au reste de l’humanité. Le nazisme était un mélange de mythologie traditionaliste et d’utopie pseudo-scientifique !

On ne peut en effet que constater aujourd’hui un retour en force de certaines idéologies « biologistes » (la sociobiologie, la psychologie évolutionniste et même certains secteurs des neurosciences) et une suspicion corrélative vis-à-vis des sciences sociales…

Tout à fait, même si, par rapport aux années 1930, le contexte est très différent. L’évolutionnisme biologique transposé aux sociétés humaines a été trop radicalement discrédité pour être encore politiquement correct. Aujourd’hui encore, il rappelle trop la folie sélectrice et exterminatrice, l’horreur absolue du projet de « solution finale ». Seuls quelques extrémistes osent encore y faire allusion positivement, et encore à demi-mot. En revanche, on aura une attaque ouverte contre les sciences sociales qui veulent nier les évidences biologiques dont le Peuple a l’intuition dans sa sagesse immémoriale. Le sociologue est ainsi devenu l’imposteur par excellence, puisqu’il se refuse à admettre l’existence d’un peuple naturel qui serait une sorte d’entité métaphysique, sans causes économiques ni sociales. Aujourd’hui, lorsqu’il fait référence à la science, à la rationalité, le populiste, s’il hésite à mobiliser directement la biologie, se dira en revanche cartésien sans aucune hésitation, valorisant la physique, les mathématiques qui font que deux et deux font quatre, les statistiques, les sciences dites dures qui, elles, ne mentent pas, et rejoignent le « bon sens », contrairement aux sciences sociales qui ne « servent à rien », seulement à entretenir des faux chercheurs aux frais de l’État.

Extrait de "Ce populisme qui vient - Conversation avec Régis Meyran", Raphaël Liogier, (Editions Textuel), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici

 

 

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