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Politiques de croissance contre politiques de traitement du chômage : le match des efficacités comparées
©Reuters

Deux écoles

Politiques de croissance contre politiques de traitement du chômage : le match des efficacités comparées

Alors qu'Edouard Philippe dévoile mardi 18 juin sa réforme de l'assurance-chômage, l'efficacité du modèle français interroge.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico : Entre une politique de croissance et une politique de traitement du chômage et de son indemnisation, laquelle permet le mieux de lutter contre le chômage ?

Matthieu Mucherie : Je ne suis pas certain que le débat se pose en des termes aussi simples que ceux contenus dans votre question… Il y a un socle de droits à indemnisation qui est inhérent à la logique même du système productif : en rendant la vie plus simple et plus confortable aux capitalistes (qui peuvent choisir le long d’une vaste file d’attente), le chômeur effectue un « travail » qui mérite salaire, si l’on peut dire ; en termes marxistes, « l’armée industrielle de réserve » canalise les vélléités salariales. On sent en outre qu’une non-indemnisation généralisée aboutirait à une allocation baisée du facteur travail, et au pouvoir des petits chefs, bref à des anomalies dans la recherche d’emploi (trop favorable aux secteurs peu risqués) et à une ambiance peu propice à un « échange de cadeaux » au sein des firmes. Tout cela a été modélisé depuis longtemps par les économistes, et il en ressort que l’indemnisation est légitime ; reste à savoir combien, qui, et combien de temps, les questions qui fâchent…

Il existe une double arithmétique qui joue en faveur d’indemnisations moins généreuses et surtout plus courtes dans le temps. Primo, un taux de chômage est toujours (tautologiquement) le rapport d’une certaine quantité de demandeurs d’emplois avec une certaine durée de non-emploi : rendre plus longue la période de Job search, ou élever le « salaire de réservation » même indirectement, c’est toujours un peu fabriquer du chômage statistique, et bien souvent réel. Deusio, la France se caractérise parmi ses voisins par des règles plutôt généreuses et surtout trop étalées dans le temps, dans le cadre d’un marché du travail assez rigide (cadenassé, duale, hypocrite, plein d’autres adjectifs). On ne peut pas perdre ces éléments de vue. Mais, dans le même temps, comme nous n’avons pas une banque centrale qui respecterait son mandat et qui s’attacherait à la stabilisation des perspectives nominales et à l’évitement d’un certain nombre de crises, la tentation est grande de corriger, à l’échelle nationale, comme nous le pouvons, et y compris maladroitement, cette absence d’anticipation du cycle...     

Où mettre le curseur ? Je n’en ai pas la moindre idée. A l’époque où je n’étais pas cadre salarié, je pensais que les indemnités étaient très exagérées, en montant comme en durée ; la notion d’aléa moral me plaisait bien, la lecture des rapports de l’OCDE ne me faisait pas encore bailler. Aujourd’hui, avec un contrat en béton et charge de famille dans une profession qui emploie au compte goutte, comme par hasard ma vision des choses devient plus nuancée… Je veux dire par là que l’efficience et la justice, ces grands mots, sont ici le plus souvent fonction de la position des experts ; or, sur ce sujet comme sur d’autres, les plus consultés sont des énarques ou des profs d’université qui dissertent sur la structure des incitations des autres alors que la leur est bien particulière… Attention donc au biais de la « réforme pour les autres », biais très présent avec le gouvernement actuel peuplé de gens qui se croient très au fait de la vie des entreprises car ils ont passé deux ans comme partners ou comme membres d’un comex. A défaut d’être forts devant les shoguns BCE, nos apprentis managers publics n’ont peut-être pas d’autre choix que d’être forts vis-à-vis des faibles...     

Quelles sont les réformes qui pourraient rendre l'indemnisation du chômage plus efficace ? Au-delà du débat entre politique de croissance et politique de traitement du chômage, le gouvernement ne devrait-il pas préférer aujourd'hui une réforme structurelle de sa politique de l'emploi plutôt qu'une politique de "rabot" ?

N’étant pas, à la différence de Bertrand Martinot ou de Pierre Cahuc, un spécialiste de ces questions, je me garderais de réponses trop franches ; juste des pistes ici, des tentatives :

1/ je préfère les solutions de marché aux solutions administratives. Question de souplesse, de transparence et d’efficience, mais aussi de justice car cette dernière est aveugle comme chacun sait alors que les règles bureaucratiques ont une facheuse tendance à privilégier ceux qui « votent bien ». Il y a quelque chose qui me choque à chaque fois que le système d’assurance chômage s’écarte de la logique assurantielle pour entrer dans une logique étatique. Idem pour la santé et les retraites, d’ailleurs.

Prenez l’exemple d’une mesure sympathique a priori qui devient ingérable, le cumul de l’indemnisation et de l’activité ; la parole à Cahuc : « Aujourd’hui, près d’un chômeur indemnisé sur deux cumule allocation chômage et revenu d’activité. Et il est possible de rester indéfiniment dans cette situation. Cela a un coût non négligeable. Quelque 5,4 milliards d’euros d’allocations sont versés chaque année à des chômeurs ayant un emploi et pas moins de 850 000 personnes vivent sous ce régime depuis plus de cinq ans. En outre, comme l’indemnisation est calculée sur la base du revenu journalier passé, et non du revenu mensuel passé,  l’entrée en chômage indemnisé permet à environ 20% des demandeurs d’emploi d’accroître leur revenu mensuel par rapport aux mois précédents ! ». Plein d’autres exemples.

2/ le chômage français actuel est excessif d’environ 4 ou 5 points au bas mot (car aux chiffres officiels il faut ajouter une partie du « halo », de nombreux découragés, etc.). Cela n’a pas grand-chose à voir avec les règles d’indemnisation : la révision de ces dernières peut équilibrer les comptes et/ou améliorer un peu la clarté du dispositif, mais il ne faut pas en attendre grand-chose quand à la macroéconomie du travail en France. Avec la croissance que nous avons depuis 2008 et celle que les entrepreneurs escomptent à bon droit pour les prochaines années, il est logique de constater un sous-emploi encore assez fort. Ce n’est pas parce que l’argument d’un manque de demande était largement fallacieux avant 2008 qu’il ne faut pas reconnaitre sa pertinence (à l’échelle macro) depuis lors. Et du coté de l’offre il ne faudrait pas oublier le SMIC, le coin fiscalo-social, et autres facteurs puissants.

3/ la décentralisation de la négociation collective n’a pas eu lieu (encore une promesse en l’air de Macron) ; les branches gardent trop de pouvoir. La culpabilisation des cadres n’est pas très maline quand on connait les chiffres (et le plafonnement des cotisations, c’est pour quand ?). Le système de bonus-malus pour les cotisations employeur afin de limiter les CDD ne me plait pas trop (encore une usine à gaz) (sur ce point, je ne suis pas en accord avec Pierre Cahuc, mais je reconnais que cela dépend des secteurs) (l’expérience américaine du bonus-malus est contrastée, et elle s’applique différement de ce que l’on envisage ici, sans compter que les réalités des deux marchés sont aux antipodes).

En bref, le pouvoir macroniste semble se spécialiser dans les rabots, les gels et les mesurettes, avec des conseillers qui sont plus des communiquants que des économistes, et des ordres de grandeur qui relèvent plus de Lilliput que de la macroéconomie (voir par exemple le faramineux « budget de la zone euro » arraché au bout de mois de négociations par le pauvre Bruno Lemaire…). Ce n’est pas forcément un drame si l’on croit comme moi que la prochaine récession n’est peut-être pas très loin et que la BCE ne nous protègera guère : le système restera assez lourd et redistributif pour éponger une partie de la crise, comme à l’époque Sarkozy ; mais, bien entendu, il aurait été préférable de reformer le système en phase haute du cycle, fin 2017, et dans la foulée d’élections maintenant que le système a été en partie nationalisé (une énième confirmation de la théorie friedmaniene des « 100 jours »).     

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