Politique fiction : le moment où j'ai réalisé, moi trader, que la France ferait faillite | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Politique fiction : le moment où j'ai réalisé, moi trader, que la France ferait faillite
©Reuters

Bonnes feuilles

Politique fiction : le moment où j'ai réalisé, moi trader, que la France ferait faillite

La France va-t-elle être poussée à la faillite ? Dans la tourmente des marchés, chacun est confronté à ses petites lâchetés et à ses grandes passions : c'est l'heure des choix. Extrait du thriller politico-financier "La nuit de la faillite", de Gaspard Koening (2/2).

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig a fondé en 2013 le think-tank libéral GenerationLibre. Il enseigne la philosophie à Sciences Po Paris. Il a travaillé précédemment au cabinet de Christine Lagarde à Bercy, et à la BERD à Londres. Il est l’auteur de romans et d’essais, et apparaît régulièrement dans les médias, notamment à travers ses chroniques dans Les Echos et l’Opinion. 

Voir la bio »

Depuis qu’il a raccroché, Saïd espère vaguement un texto. Rien. Il ne cesse d’allumer et d’éteindre son téléphone. Il bout de rage. Pense avec une jalousie cuisante à Benoît qui doit être paisiblement endormi avec sa future femme, fesse contre fesse, dans la position qu’ils adopteront pour les quarante années à venir. Imagine de nouveau Stéphanie, sanglotant comme une ado dans le grand duplex à poutres apparentes de la rue de l’Université – ou pire, déjà rendormie, soulagée, indifférente.

Saïd revient vers son écran, lit avec satisfaction le démenti peu convaincant de la BCE. Il regarde la courbe des taux français sur Bloomberg : elle a enfin pris son élan et remonte en flèche. Après avoir franchi les 10 %, la pente de la courbe s’accentue : il semble que plus rien ne l’arrête. « A 15 %, la France est fichue, se dit- il. Personne n’emprunte à plus de 15 %. » Il se lève, ne tenant pas en place, entre impatience et orgueil blessé. Il ne pourra jamais passer cette nuit dans son lit.

Soudain glisse devant ses yeux une image jusqu’à présent refoulée, celle de Stéphanie dans les bras d’un gringalet parisien, tout pâlot, avec une chevalière à l’annulaire gauche. Saïd donne un coup de poing sur le mur, se jette sur l’étroit canapé, se redresse aussitôt. Il refuse de pleurer. Il est debout au milieu du salon, toujours en caleçon. Que fait- il dans la vie, le gringalet ? Chargé de cours dans une université pourrie, sans doute, écrivant des articles pourris pour des colloques pourris. Dissertant sur Montaigne en arrachant à Stéphanie des soupirs admiratifs. Gravissant gentiment les échelons du Parti socialiste à coups de « Marx revisité ». Ne gagnant pas un kopeck, et faisant passer sa misère pour le plus grand chic. Le gendre idéal.

Comme il le hait. Comme il les hait et comme il les connaît bien, ces Français arrogants. De toute façon, ils se réveilleront demain matin dans un pays en ruine, pense Saïd avec satisfaction.

La France en faillite. Saïd se remémore sa lente prise de conscience. La première fois que l’idée lui est venue, c’est en voyant passer le Doing Business Report de la Banque mondiale, qui classe les pays en fonction du climat des affaires. Saïd voulait vérifier le rang de la Géorgie, qui était en train de lever de la dette pour la compagnie de transports publics de Tbilisi. Depuis plusieurs années, la Géorgie figurait dans le peloton de tête, tant le président Saakachvili avait intelligemment réformé le pays, passé d’une désastreuse gestion post- soviétique à une économie libre et florissante. Saïd sortait d’une réunion avec des officiels du ministère des Finances géorgien venus à Wall Street, et il en avait encore le souffle coupé : lui qui s’attendait à rencontrer des chefs de tribu caucasiens et des bureaucrates soviétiques, il avait découvert des professionnels passés par l’université de Chicago, qui parlaient un anglais sans accent et pouvaient lui en remontrer sur la structuration de la dette. Il tâcha donc de combler ses lacunes en lisant des travaux de recherche sur l’économie géorgienne. Il avait constaté que la Géorgie était toujours dans le top ten du Doing Business Report, même si elle n’occupait plus la première place. Puis son regard avait balayé machinalement la liste des meilleurs élèves : sans surprise, Etats- Unis, Royaume- Uni, Hong- Kong, Nouvelle- Zélande, pays nordiques… mais la France ? Saïd fit défiler le tableau sur son écran. Irlande, île Maurice… Arabie Saoudite, Macédoine… Emirats arabes unis, Portugal… et enfin, au 34e rang, entre l’Arménie et Chypre, la France faisait son apparition. Elle plongeait même à la 82e place pour ce qui était de « protéger les investisseurs ». Derrière la Moldavie.

Extrait de "La nuit de la faillite", de Gaspard Koening (Édition Grasset), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !