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L'école de Platon, par l'artiste belge Jean Deville.
L'école de Platon, par l'artiste belge Jean Deville.
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Platon disait...

Platon aurait un avis sur Emmanuel Macron et sur bien des sujets d’aujourd’hui

Dans "Et si Platon revenait...", Roger-Pol Droit analyse l'oeuvre du philosophe antique au regard des considérations et inquiétudes de notre époque.

Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit

Ecrivain, philosophe, chercheur au CNRS, enseignant à Sciences-Po, Roger-Pol Droit est l'auteur d'une vingtaine de livres, dont plusieurs traduits dans le monde entier. Il écrit régulièrement dans Le Monde, Le Point et Les Echos. Avec Petites expériences de Philosophie entre amis (Plon, 2012), il retrouve la veine des 101 expériences de philosophie quotidienne, best-seller mondial traduit en 23 langues, l'alliance d'écriture limpide, tantôt poétique tantôt drôle, d'imagination débordante qui a fait son succès. (Voir www.rpdroit.com)

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Atlantico : À vous lire, dans "Et si Platon revenait..." (éditions Albin Michel), on en arrive à considérer que Platon observe nos smartphones, croise nos migrants, découvre les attentats terroristes, scrute nos dirigeants politiques... et n'aurait pas eu trop de difficulté à penser et de réagir face à notre époque. Comment expliquez-vous cette impression ?

Roger-Pol Droit : Il y a deux réponses à cette question. D'abord, quantité de questions de fond posées par Socrate, et relayées par Platon, sont tout à fait inchangées depuis l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui. Par exemple, quelle compétence est nécessaire pour l'homme d'Etat ? Quel savoir faut-il avoir pour diriger ? Voilà une question qui est toujours vive. Ou encore, qu'est-ce qu'être meilleur humainement ? C'est la question fondamentale qui est toujours la même. Ce sont toutes sortes de questions que l'on retrouve aujourd'hui. Même si, évidemment, les réponses de 2018 peuvent être un peu différentes, le fait que Platon retrouve les même interrogations est, je pense, significatif. 

Une deuxième réponse un peu plus subtile cette fois, nous sommes, sans le savoir, dans un monde hyper platonicien. Platon dit que toutes les choses sont des copies des idées. Nous vivons à travers des objets industrialisés qui sont tous des copies. Si vous achetez n'importe quel vêtement, vous voulez qu'il soit conforme au modèle que vous avez choisi. Vous achetez donc plus l'idée d'un vêtement qu'un objet singulier.

Le Platon du XXIe siècle est étonné par la civilisation du smartphone, que vous décrivez comme une "caverne portable". Quel conseil donnerait Platon pour permettre à l'homme de la rue qui penche la tête (au risque de se cogner dans quelque chose) de crever l'écran, de sortir de la caverne ?

Ce conseil est lui aussi toujours le même. Il serait : "lève la tête, regarde ailleurs. Porte ton attention sur le réel." Autrement dit, sortir des reflets. Se détourner des illusions, des mirages et des échos. Peut-être est-ce aussi prendre le temps de penser à ce qu'on a dans la tête. Il me semble que la philosophie, depuis Socrate jusqu'à aujourd'hui, n'est pas d'avoir des idées ou de savoir les défendre, ça tout le monde sait à peu près le faire, mais de les examiner. De les mettre à l'épreuve. D’où viennent-elles et à quoi correspondent-elles ? La philosophie se caractérise toujours par un retour qui examine ce que nous avons dans le cœur et dans la tête. Socrate dit cela dans son procès : "une vie qui n'est pas examinée ne vaut pas la peine d'être vécue".

Votre Platon compare Emmanuel Macron à Alcibiade, le beau et talentueux jeune homme, mais qui incarne "l'éducation philosophique ratée". Qu'est-ce qu'ont en commun ces deux personnages ?

N'oublions pas que l'histoire d'Alcibiade finit extrêmement mal. Je ne veux pas qu'on pense qu'il faut aller jusqu'au bout de cette analogie. 

Mais des points de parallélismes existent. Alcibiade est beau, riche, consensuel. Son rôle politique est plus lié à sa personne qu'a une ligne particulière et il le dit lui-même, il a été plus ou moins détraqué par la philosophie. Je laisse à chacun le soin d'apprécier ce que cela pourrait vouloir dire, ou non, sur notre président. 

J'ajoute un autre point qui pourrait les rapprocher. Alcibiade a inventé ce que l'on appelle aujourd'hui en communication "les fumigènes". Une anecdote célèbre rapporte qu'Alcibiade s'était procuré un chien d'un prix pharamineux dont il a coupé la queue. Toute la rue d'Athènes était alors bruyante de rumeur. Tout le monde se demandait "mais pourquoi a-t-il fait cela ?". Lorsqu'on lui demandait pourquoi, il répondait simplement "ils sont occupés à parler de la queue du chien et pas d'autre chose…". Là aussi, je laisse le soin à chacun de voir si ce parallèle lui parait judicieux.

Vous insistez particulièrement sur le regard que porte Platon sur tout ce qu'il croise. Est-ce que l'enseignement principal de Platon est d'essayer de regarder, et tenter de voir différemment ce qui nous parait commun et anodin ? N'est-ce pas le point de départ de la philosophie, l'étonnement de voir ce qu'on n'avait pas vu là ou pourtant, on pose les yeux tous les jours ?

Je ne dirai pas que je le fais parler. Car toutes les phrases que je cite sont dans les œuvres complètes de Platon. Je le change d'époque et le plonge dans notre siècle certes, cela nous permet, je pense de mesurer les écarts entre son temps et le nôtre, mais aussi les proximités possibles. Est-ce lui faire perdre sa spécificité ? Je n'ai pas le sentiment de le faire. J'essaie au contraire de faire comprendre qu'il appartient à chacun de nous aujourd'hui de lire Platon, de le réinventer, de le suivre ou de le critiquer. Car l'important, c'est justement l'impulsion qu'il donne à la pensée. 

Personne ne peut penser à votre place pas plus qu'on ne peut vivre à la place d'un autre. C'est bien moi qui parle dans ce livre, je l'assume. Mais il me semble que ce "risque" est conforme à l'interrogation de Socrate reprise par Platon, qui est de poursuivre le périple de la pensée pour son compte. 

Je ne pense pas que le lecteur doit nécessairement aboutir aux mêmes conclusions que les miennes. Pas plus que je n'arrive aux mêmes conclusions que Platon d'ailleurs. Et c'est là le dispositif même des dialogues de Platon. Il n’a pas laissé d'œuvre où soit exposée sa doctrine en son nom propre (alors que tous les philosophes parlent à la première personne). Il y a donc toujours la nécessité, à partir des positions des différents personnages, de réinventer pour son compte la suite ou la conclusion. Les dialogues de Platon sont une machine pour inciter à penser.

 "Et si Platon revenait..." de Roger Pol-Droit, aux éditions Albin Michel 

"Et si Platon revenait..." de Roger Pol-Droit

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