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Plan sur la Seine-Saint-Denis : faut-il continuer à y faire l’aumône ?
©LUDOVIC MARIN / AFP

Mesures

Plan sur la Seine-Saint-Denis : faut-il continuer à y faire l’aumône ?

Le Premier ministre Edouard Philippe a présenté jeudi un plan de 23 mesures pour la Seine-Saint-Denis, un an après la remise d’un rapport parlementaire sur le déficit de services publics dans le département.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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A Bobigny, en Seine-Saint-Denis, Edouard Philippe a présenté jeudi un plan d’urgence pour le département, avec une mesure phare, qui a retenu l’attention : une prime de 10.000 euros pour les fonctionnaires qui y restaient au moins cinq ans en poste. Mais pourquoi les gouvernements qui se succèdent font-ils l’aumône à la Seine-Saint-Denis ?

De la Seine-Saint-Denis, au fond, on ne sait pas grand chose si ce n’est que le taux de pauvreté y tourne autour de 25%, ce qui est un record pour la métropole. Pour les gouvernements qui se succèdent, une explosion sociale dans ce département qui alimente tous les fantasmes, comme nous en avons connu en 2005, constitue une peur de tous les instants. On comprend qu’un an après le début du mouvement des Gilets Jaunes, Edouard Philippe cherche à prévenir une contagion aux « banlieues » en marquant des mesures pour cette zone souvent qualifiée de non-droit.

Le plan proposé ce jeudi correspond bien à cette logique d’exorcisme. Aucun chiffre précis ne permet de valoriser l’ampleur du geste. Et les mesures annoncées résonnent comme des amulettes, avec cette prime de 10.000 euros versée aux fonctionnaires qui restent au moins cinq ans en poste. Mais on n’y voit aucune vision d’ensemble de ce que doit être l’avenir d’un département dans un espace national construit.

Seine-Saint-Denis et prime de 10.000 euros pour les fonctionnaires

Cette prime de 10.000 euros que tout le monde a retenue en dit long sur l’abandon des banlieues par l’Etat et par ses fonctionnaires, Education Nationale en tête. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Beaucoup d’enseignants ont une sensibilité de gauche, tournée vers la solidarité et toutes ces valeurs prisées par la bien-pensance. Mais il y a souvent loin entre la foi et les actes.

L’absentéisme des enseignants dans ce département, sous toutes ses dimensions, atteint des proportions inquiétantes. Les contentieux lancés par les parents contre l’Etat dans ce département pour cette raison sont nombreux. Il est vrai que les conditions d’exercice y sont souvent difficiles. Mais il est encore plus vrai que l’institution scolaire a organisé l’abandon du département.

Le fameux « mouvement » des enseignants, co-géré avec des syndicats violemment de gauche comme le SNES, est fondé sur l’affectation des plus jeunes professeurs, des moins aguerris, dans les établissements les plus difficiles. Les mêmes qui dénoncent les dégâts du capitalisme néo-libéral sont aussi ceux qui produisent le plus volontairement, le plus consciemment, les pires inégalités.

Face à ce défaut  systémique, la prime de 10.000 euros annoncée par Edouard Philippe dit tout. Elle dit de la bonne volonté, incontestablement, mais en même temps le souci de limiter le plan à un simple cautère sur une jambe de bois. On attaque les symptômes (le turn-over enseignant), mais on n’attaque pas la maladie elle-même. La co-gestion des effectifs avec les syndicats, véritable poison pour l’intérêt général, continuera.

L’aumône, plutôt que l’égalité de traitement

Comme ses prédécesseurs, Edouard Philippe fait l’aumône, quand c’est l’égalité de traitement qu’il faudrait. L’aumône consiste à proposer des mesures au coup par coup, qui donnent l’illusion que l’Etat se préoccupe de corriger des inégalités. L’égalité de traitement consiste à garantir une dépense publique par habitant identique en Seine-Saint-Denis et ailleurs (en Creuse ou en Corrèze, par exemple).

Sur ce point, l’Etat est incapable de faire la lumière sur la rationalité des moyens qu’il met en œuvre département par département.

Ainsi, pour mémoire, la population de la Seine-Saint-Denis a-t-elle doublé entre 1950 et 2016., passant de 800.000 habitants à 1,6 millions d’habitants, pendant que celle de la Corrèze, par exemple, stagnait autour de 250.000 habitants. Dans le même temps, la présence de l’Etat n’a certainement pas doublé en Seine-Saint-Denis, sur cette période, alors qu’elle augmentait globalement en Corrèze.

Malheureusement, l’Etat ne dispose d’aucun indicateur pour mesurer l’intensité de son action par habitant selon le territoire. Mais on notera, de façon empirique, qu’Ussel, ville de 10.000 habitants en Corrèze, dispose d’un commissariat, alors que Bagnolet, commune de 35.000 habitants en Seine-Saint-Denis, n’en a pas.

D’autres éléments pourraient être apportés à ce moulin. Selon les chiffres de l’INSEE, près de 14% des « établissements », c’est-à-dire des entités économiques de Corrèze sont des administrations. Ce chiffre tombe à moins de 10% en Seine-Saint-Denis. On aimerait ici disposer de la masse salariale globale que l’Etat dépense dans les deux départements, pour vérifier qu’elle est bien six fois supérieure en Seine-Saint-Denis par rapport à la Corrèze. Faute d’un libre accès à ces données, on doit supputer.

L’Etat n’a pas adapté son organisation à l’essor des banlieues

Et ce qu’on suppute est simple : le service public de l’Etat est sclérosé. Pendant que la France périphérique stagnait et que les banlieues grossissaient sans cesse, les administrations n’ont guère bougé. Progressivement, les départements ruraux se sont trouvés sur-dotés, et les départements urbains nouveaux ont souffert systématiquement d’un déficit d’investissement public.

Il est à peu près évident aujourd’hui qu’un habitant de Seine-Saint-Denis bénéficie d’une moindre intervention publique qu’un habitant de Corrèze. Il y a par exemple quatre centres hospitaliers publics en Corrèze. Il y en a trois en Seine-Saint-Denis. Ce rappel souligne la différence d’investissement et de moyens publics par habitant que l’Etat cautionne et organise alors qu’il devrait systématiser une égalité de traitement.

Face à ce phénomène, une rupture avec le monde ancien consisterait à objectiver la répartition des moyens publics, en garantissant un traitement à peu près égal sur le territoire. Mais au lieu de cette objectivation, qui pourrait ou devrait reposer sur des éléments chiffrés simples (ceux de la dépense publique par habitant selon les départements ou les communes), on amuse la galerie. On fait des plans : d’urgence, de sauvetage, de relance et autres appellations trompeuses qui masquent mal l’incapacité de l’Etat à garantir l’égalité, qui est pourtant sa justification officielle en France.

Ce n’est donc un service à rendre à personne que de faire l’aumône à la Seine-Saint-Denis. La seule attitude qui soit acceptable ou audible par les pouvoirs publics est de faire la somme des dépenses que l’Etat assure par habitant par département et de garantir à chacun une égalité intelligente et transparente.

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