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Piratage russe : de Washington ou Moscou, qui manipule qui ?
©Reuters

C'est celui qui dit qui l'est

Piratage russe : de Washington ou Moscou, qui manipule qui ?

Suite aux accusations d'ingérence russe dans la dernière élection présidentielle américaine, l'administration Obama a décidé de la mise en oeuvre de nouvelles sanctions, fragilisant ainsi Donald Trump dont l'arrivée à la Maison Blanche est prévue le 20 janvier.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Washington vient de rendre publiques les sanctions officielles prises à l’égard de Moscou suite à l’action hostile prétendument menée par les services secrets russes lors de l’élection présidentielle remportée par Donald Trump. Pour faire simple, les "grandes oreilles" russes auraient intercepté des mails des candidats et de leurs conseillers, et ensuite diffusé par des voies détournées ceux du camp Clinton mettant la candidate démocrate en position difficile. Ce serait même ce qui aurait causé - du moins en partie - la victoire de son adversaire républicain. Moscou garderait en sa possession des interceptions "gênantes" du camp républicain pour s’en servir si le besoin s’en faisait sentir : du chantage en quelque sorte !

En dehors du fait que ce qui a été révélé, en particulier par Julian Assange via Wikileaks, laisse dubitatif sur la probité réelle de Hillary Clinton et de certains de ses proches (mais le sujet n’est pas là), cette affaire doit être analysée avec attention en écartant toute passion partisane parce que tout semble avoir été parfaitement calculé.

Ainsi, trente-cinq ressortissants russes bénéficiant du statut diplomatique sont priés de quitter les États-Unis dans les 72 heures. En outre, deux représentations diplomatiques situées l’une à New York, l’autre dans le Maryland, perdent leur accréditation et sont donc interdites d’accès aux diplomates russes à partir de samedi midi. Le président Obama a bien précisé que d’autres mesures seraient prises dans le temps mais qu’elles relevaient du secret. Il s’agit donc vraisemblablement d’actions clandestines, peut-être des interceptions de responsables russes pour se livrer à une "réponse du berger à la bergère".

Sans s’alarmer exagérément, ces mesures étant relativement courantes dans le domaine diplomatique et de la guerre secrète, il est à souligner que Washington frappe fort par le nombre d’expulsions. Toutefois, il n’atteint pas le chiffre de quarante-sept qu’avait connu la France le 5 avril 1983 suite aux révélations de l’affaire Farewell qui avait détaillé les opérations d’espionnage soviétiques en Occident dans les domaines scientifique et technique. Selon les usages diplomatiques en vigueur, Moscou aurait pu expulser en rétorsion trente-cinq diplomates américains. Mais Poutine a opéré avec finesse en renonçant temporairement à cette mesure et en déclarant: "nous n'allons pas tomber au niveau d'une diplomatie irresponsable [...] Nous n'allons pas créer de problèmes aux diplomates américains [...] C'est dommage que l'administration du président Barack Obama finisse son travail de cette manière, mais je lui souhaite quand même une Bonne année, tout comme aux membres de sa famille". Il parie sur un changement d'attitude de la nouvelle administration en laissant habilement la porte ouverte...

A l’évidence, les mesures prises par les Américains ont essentiellement un but interne. Le président Barack Obama ne se "venge" pas de la victoire de Donald Trump (c’est un professionnel de la politique qui n’agit pas sous le coup de l’émotion); en fait, il prépare l’avenir.

En effet, une fois intronisé président des États-Unis le 20 janvier, Donald Trump va devoir prendre des décisions, en particulier en ce qui concerne cette opération d’influence. Il est déjà en difficulté car son propre camp des Républicains, naturellement neoconservateurs (neocons), donc anti-Russes viscéraux, a approuvé les sanctions et même les plus ultras en réclament d’autres. Pour mémoire, les neocons, qui appartiennent majoritairement au camp des Républicains mais pas seulement - Hillary Clinton étant une des leurs - prônent une politique très agressive vis-à-vis de Moscou qu’ils considèrent comme une menace au leadership mondial américain.

Plus insidieux, et même si les Démocrates s’en défendent, la légitimité de l’élection de Donald Trump est remise en question dans l’esprit de nombreux citoyens qui clament : "ce n’est pas mon président". Cela est aussi vrai pour un certain nombre de responsables politiques étrangers. En effet, Trump était le "candidat de Poutine" qui aurait tout fait pour le faire élire et il y est parvenu en employant des moyens jugés déloyaux. Trump n’a donc pas été élu "démocratiquement" CQFD. Il est à noter que les plus grands défenseurs du système démocratique sont les premiers à hurler à l’ 'usurpateur' quand les résultats des élections populaires leur sont défavorables (1).

Cette légitimité contestée sera aussi largement utilisée dans l’avenir par les adversaires politiques de Trump pour contester toutes les décisions qu’il pourra prendre. Et le but final est bien sûr sa défaite dans quatre ans !

A l’international, le président Obama invite les "Pays amis […] à travailler ensemble contre les efforts de la Russie visant à saper les bonnes pratiques internationales et à s’ingérer dans le processus démocratique". Ce serait à mourir de rire si ce n’était si grave. A savoir que les États-Unis ont démontré à de multiples reprises qu’ils se donnaient le droit de s’affranchir allègrement des "bonnes pratiques internationales", surtout en matière d’ingérence dans les affaires internes des autres États. Il est vrai qu’ils mettent en avant la "Démocratie", mot décidément décliné à toutes les sauces, et la défense des droits de l’Homme. Il n’est pas certain que ces deux raisons, tout à fait louables, soient vraiment à la base de leur interventionnisme que ce soit par le soft power dans lequel ils sont passés maîtres, ou le hard power des éliminations physiques ciblées et autres interventions encore plus musclées.

 

1. Le cas va vraisemblablement se reproduire en France après l’élection présidentielle, si ce n’est pas un socialistes ou crypto-socialiste qui n’est pas élu comme tous les sondages le laissent présager. Il est vrai que les sondages …

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