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Piratage des e-mails de la Convention démocrate 2016 : pourquoi Poutine est loin d'en être à son coup d'essai
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THE DAILY BEAST

Piratage des e-mails de la Convention démocrate 2016 : pourquoi Poutine est loin d'en être à son coup d'essai

Les services secrets russes ont une longue histoire d'opérations de déstabilisation mêlant de sinistres mensonges à quelques vérités.

Michael Weiss

Michael Weiss

Michael Weiss est journaliste pour The Daily Beast.

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par Michael Weiss - Copyright the Daily Beast

Il n'existe pas de traduction exacte en anglais de aktivniye meropriyatiye, ou "mesures actives" en russe. Les Américains devraient cependant s'accoutumer au concept de ces ''mesures actives'' car elles peuvent notamment peser sur le résultat de cette élection présidentielle américaine. Comme The Daily Beast l'écrivait lundi, le FBI soupçonne maintenant les services de renseignement russes d'avoir piraté pendant un an les messageries mail de la Convention nationale démocratique et d'être à l'origine de la publication de mails compromettants sur WikiLeaks.

Il est maintenant admis que le Kremlin pourrait être impliqué dans une tentative de voler à Hillary Clinton la possibilité d'être la commandante-en-chef des forces armées américaines. Le candidat  choisi par le Kremlin serait Donald Trump, mercenaire porté sur  l'autoritarisme qui se comporte comme un hybride du député russe Vladimir Zhirinovsky et d'un chef-croupier de Las Vegas. Trump, comme Poutine, veut éviscérer l'OTAN, couper court aux leçon de morale sur la démocratie et les droits de l'homme adressées aux Russes et lever toutes les sanctions diplomatiques ou économiques contre Moscou en représailles de son annexion de la Crimée, en Ukraine. Trump, comme Poutine, écoute des consiglieri experts en finance et politique de la sphère post-soviétique. La plupart du temps, ces derniers travaillent pour ceux qui souhaitent que le mur de Berlin ne soit jamais tombé. Des médias toujours plus nombreux (dont le Washington Post en juin) mettent en cause deux agences distinctes des services secrets russes : le FSB, le service de sécurité intérieure, et le GRU, la sécurité militaire. De façon non concertée et à l'insu de l'autre agence, les deux ont piraté les mails de la Convention démocrate nationale (DNC) à partir de l'été 2015 (pour le FSB) et lors d'une intrusion détectée en avril de cette année (pour le GRU). D'ores et déjà, les e-mails ''fuités'' ont révélé que la DNC a imaginé différents stratagèmes pour compromettre la campagne de Bernie Sanders en mettant l'accent sur le fait qu'il est supposément athée. Ces luttes intestines ont creusé un schisme au sein du parti démocrate alors que la convention de nomination du candidat est en cours. La directrice de la DNC, Debbie Wasserman Schultz, n'aura plus de travail à partir de vendredi prochain. En attendant, elle passe son temps à se faire huer durant les déjeuners et les réunions par les partisans ulcérés de Bernie Sanders présents à Philadelphie. Trump tire déjà profit de ces querelles en poussant les militants pro-Sanders à défendre leur territoire ou en soulignant la nature “viciée” du système électoral américain. Si le 'QG de Moscou' est effectivement derrière cet épisode de cyber-brigandage, alors, il s'agirait de l'intrusion la plus audacieuse jamais effectuée par un adversaire actuel ou passé (durant la période de la Guerre froide) des Etats-Unis dans le processus électoral américain. 

 En effet, le style et l'objectif de cette intrusion ressemble étrangement aux vieilles manoeuvres utilisées durant la Guerre froide. Une 'mesure active' est une vieille tactique du KGB pour nourrir une guerre psychologique destinée, comme l'avait un jour dit le général à la retraite du KGB Oleg Kalugin « à créer des brèches dans les alliances occidentales de tout type, en particulier l'OTAN, pour semer la discorde entre les alliés, pour affaiblir les Etats-Unis aux yeux des peuples en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, et donc de préparer le terrain au cas où la guerre se produirait vraiment."

La catégorie la plus fréquente de "mesures actives" est dezinformatsiya, ou la désinformation : des mensonges extravagants mais néanmoins crédibles concoctés par le 'QG de Moscou', et disséminés via des médias amis pour forger une réputation sinistre aux nations démocratiques. Comme mon collègue Peter Pomeranzev et moi l'avons découvert lors de recherches pour notre article sur la 'militarisation' par le Kremlin de la finance, de la culture et de l'information, certaines des plus célèbres théories du complot qui ont eu leur heure de gloire dans les salons, les caves, aux coins des rues, dans les dortoirs des universités, étaient en fait des inventions cousues main par la Tchéka. Par exemple, la rumeur selon laquelle Jimmy Carter avait un « plan secret pour semer la discorde entre les Africains et les Afro-américains". Que les États-Unis avaient utilisé des armes chimiques durant la guerre de Corée. Que le sida était un virus créé par la CIA. Que le massacre de Jonestown était piloté par les services secrets américains. Que les Etats-Unis ont tenté de faire tuer le pape Jean-Paul II. Que Barry Goldwater et la John Birch Society étaient de mèche pour monter un coup d'État à Washington, D.C.

En 1963, nombreux étaient ceux qui doutaient que Lee Harvey Oswald ait agi seul pour assassiner John F. Kennedy. Mais seules quelques rares personnes ont vu leurs soupçons paranoïaques transformés en superproduction hollywoodienne. Le chercheur américain Max Holland a découvert qu'une lettre fabriquée par le KGB dans ce sens avait été publiée en premier par le quotidien italien Paese Sera et que l'un des suspects de l'assassinat de Kennedy, Clay Shaw, un homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans, était en fait un employé de la CIA. Le procureur du district de la Nouvelle-Orléans, Jim Garrison, avait mis la main sur une copie de cette lettre et alors qu'elle n'a jamais citée durant les procès, l'acteur qui interprète son rôle, Kevin Costner, y fait clairement allusion dans le film paranoïaque d'Oliver Stone JFK

Vasili Mitrokhin, un archiviste du KGB à la retraite qui s'est enfui à l'Ouest en emportant clandestinement six énormes boites de fichiers des services de renseignement soviétiques, s'est rappelé plus tard que le « KGB pouvait se féliciter : beaucoup plus d'Américains croyaient dans  sa théorie du complot sur un assassinat de Kennedy fomenté par la droite et les milieux du renseignement aux États-Unis qu'aux principales conclusions de la Commission d'enquête Warren." Les archives de Mitrokhin ont également mis un point d'orgue à un autre long débat sur l' agent provocateur de la CIA, le transfuge Philip Agee, dont le nom de code au KGB  était PONT. Agee, un officier posté en Amérique latine,  avait été contraint de quitter la CIA parce qu'il buvait, était trop prodigue avec l'argent du gouvernement et bien trop prompt à rejoindre au lit les nombreuses épouses des nombreux diplomates américains en compagnie desquels il  voyageait.

Puis, en 1973, comme Mitrokhin et Christopher Andrew le racontent dans L'épée et le bouclier, le premier volume d'une histoire en deux parties des exfiltrés des services spéciaux de l'URSS, Agee rentra directement dans la rezidentoura à Mexico. Il offrit aux Russes "des tonnes d'informations sur les opérations de la CIA", selon Oleg Kalugin, qui était alors chef de la Division du contre-espionnage de la Première Direction générale du KGB. Mais les Soviétiques pensaient que c'était trop beau pour être vrai. Agee leur fit l'impression d'un agent double, d'un espion qui se fait passer pour un transfuge pour diffuser dans le camp adverse des renseignements erronés. Et ils le refusèrent. Il alla ensuite tenter sa chance chez les Cubains, qui l'ont jugé fiable. En raison de la proximité des services secrets de La Havane et Moscou ( proximité imposée par les Soviétiques par un espionnage anti-Castro et le chantage économique), les services de renseignement de Cuba, la DGI, ont partagé leur nouvel agent avec leurs maîtres du KGB. « Alors que j'étais assis dans mon bureau à Moscou, en train de lire des rapports sur les révélations de Agee" écrivit Kalugin plus tard, ''j'ai maudit nos officiers qui avait renvoyé un tel trésor." Le fait d'arme d'Agee en tant que taupe soviétique fut de donner les noms de ses anciens camarades américains dans un best-seller, Inside the Company: CIA Diary. Le livre a été publié en Grande-Bretagne pour la première fois en 1975 et il a peut-être été voulu par le KGB et par ceux qui traitaient avec Agee au sein de la DGI.

Agee y donna les noms de 250 officiers et agents de la CIA avant d'exposer ceux qui se trouvaient dans la capitale du plus proche allié des Etats-Unis durant la Guerre froide, Londres, ville où il a résidé de façon temporaire, un peu comme un autre 'lanceur d'alertes' controversé d'aujourd'hui (Assange, ndr).

Agee fut finalement expulsé de Grande Bretagne sous la pression diplomatique des Etats-Unis, mais pas avant d'être devenu une célébrité de la gauche anglaise, fêté et défendu par un ban de députés travaillistes et par le Guardian. Miktrokhin et Andrew  sont généreux en traitant la plupart des admirateurs d'Agee  d''idiots utiles' et non de co-conspirateurs malfaisants. Quoi qu'il en soit, le dossier au KGD de PONT relève qu'il était un défenseur de la transparence, un martyr de la liberté d'expression, sans parler de son travail clandestin et destructeur pour le compte d'une super-puissance communiste.  “Des campagnes de soutien pour PONT” note son dossier,  “ont été organisées en France, en Espagne, au Portugal, en Italie, aux Pays-Bas, en Finlande, en Norvège, au Mexique et au Venezuela.” En 1978, Agee commença à publier sa propre lettre d'information, la Covert Action Information Bulletin, une revue en style WikiLeaks qui se targait d'être, selon les propres mots d'Agee, une “campagne mondiale pour déstabliser la CIA par des révélations sur ses opérations secrètes et son personnel.” Le bulletin était un projet du KGB et de la DGI. Le projet reçut pour nom de code RUPOR ('haut parleur', en russe). Outre son fondateur, connu à l'international, d'autres rédacteurs étaient eux aussi Américains, comme le journaliste Louis Wolf, et des agents de la CIA y contribuaient. Même si Miktrokhin et Andrew affirment qu'il n'y a pas de preuve que quelqu'un, à part Agee, savait quels gouvernements étrangers étaient derrière le Bulletin. Le bulletin, une ''mesure active'' du KGB, était un mélange de renseignements volés crédibles et de désinformation.

Parfois, le KGB donnait à Agee quelques véritables informations sur la CIA. Sinon, quand cette matière première venait à manquer, il avait pour instruction de rechercher des informations publiques “qui allaient de lettres des lecteurs à des crises autour du monde qui pouvaient être imputées à la CIA ” écrivent Mitrokhin et Andrew. C'est ainsi que le massacre de Jonestown est devenu un crime américain. Les Russes et les Cubains avaient même donné un calendrier de publication des secrets des services de sécurité américains, vrais ou faux. A peu près à l'époque de la parution du premier numéro du bulletin, Agee et Wolf ont commencé à distribuer des exemplaires d'un nouveau livre, 'Dirty Work : la CIA en Europe de l'ouest', qui divulgait les noms de 700 employés éparpillés dans les pays libres du continent.  Le succès de ce livre les encouragea à publier une suite, intitulée Dirty Work II :  la CIA en Afrique. 

Sa publication avait été conjointement décidée par le KGB et la DGI et coincidait avec une conférence organisée par Castro à La Havane pour les nations non alignées en septembre 1979.  

Plus proche de nous dans le temps, après l'invasion de l'Ukraine, nous avons assisté à une recrudescence de 'mesures actives' comme forme de "guerre hybride'' russe. Parfois, elles visent les Etats-Unis, comme cette conversation téléphonique entre Victoria Nuland, secrétaire d'Etat adjointe pour les Affaires européennes et eurasiennes, et Geoffrey Pyatt, l'ambassadeur américain en Ukraine. La conversation apparut brusquement sur Internet et était destinée à éventer un complot mystérieux pour influencer la période post-Youkanovitch en Ukraine et aussi créer un différend entre Washington et Bruxelles (durant cette conversation téléphonique, Nuland, à un moment, dit que l'ONU devrait intervenir pour faciliter un accord de paix, et “fuck the EU.”)

Rares sont ceux qui se demandent qui a intercepté la communication et l'a mise en ligne. Mme Nuland elle-même, dans un entretien avec la BBC, a souligné, en souriant, “un savoir-faire vraiment assez impressionnant". Un échange téléphonique ultérieur entre l'ancien ministre des Affaires étrangères estonien Urmas Paet et l'ancienne haut commissaire aux Affaires étrangères Catherine Ashton semblait remettre en question qui exactement avait placé des snipers sur la Place de l'Indépendance durant la 'révolution Maidan'.

Il en ressortait que c'était l'opposition ukrainienne, et non le gouvernement Yanoukovitch, qui tirait sur les civils. (Paet s'était entretenu avec un médecin ukrainien qui avait soigné les blessés sur la place et avait soit mal compris d'où les coups de feu venaient ou se contentait de relayer les autres hypothèses de Mme Ashton). Pour finir, tout le monde se souvient que la NSA a écouté les conversations d'Angela Merkel sur son téléphone personnel. Une révélation qui a fait l'effet d'une bombe, après celles de Edward Snowden, et qui a jeté un froid sur les relations entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Sauf qu'apparemment, toute l'histoire, d'abord révélé dans le magazine Der Spiegel (et écrite principalement par un membre de WikiLeaks, Jacob Appelbaum) était fausse. Même si l'immense majorité des révélations de Snowden sont authentiques, et de toute évidence scandaleuses, le procureur général allemand, Harald Range, a ouvert une enquête en juin 2014 et l'a close un an plus tard pour manque de preuves. Les documents publiés dans les médias jusqu'ici, qui proviennent d'Edward Snowden, ne contiennent pas de preuves assez solides de surveillance du mobile utilisé par la chancelière pour un tribunal” a déclaré M. Range. Avant de clore l'affaire, il avait noté que les documents supposés prouver que la NSA avait écouté les conversations d'un chef d'Etat allié n'étaient  “pas un authentique ordre de surveillance de la NSA. Il ne proviennent pas de la base de données de la NSA.”

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