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Petites leçons de démocratie : comment se montrer menaçant ou comment impressionner sans (forcément) lever le petit doigt
©Reuters

Bonnes feuilles

Petites leçons de démocratie : comment se montrer menaçant ou comment impressionner sans (forcément) lever le petit doigt

Exposés sur treize stratégies diplomatiques, illustrées d'exemples tirés de l'actualité internationale : menaces, intimidations, espionnage, etc. "Petites leçons de diplomatie-ruses et stratagèmes des grands de ce monde à l'usage de tous", de Frédéric Encel, publié aux éditions Autrement (1/2).

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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À l’Assemblée générale ordinaire annuelle des Nations unies, en septembre 2012, le Premier ministre Benyamin Netanyahou montre aux 200 délégations présentes à New York un croquis sommaire représentant une bombe. Ronde avec mèche apparente, à l’ancienne – façon Les Justes de Camus ! –, coloriée et annotée, la bombe est censée représenter la menace nucléaire iranienne. Pourcentage d’uranium enrichi à l’appui, Netanyahou expose les différents stades de l’évolution du péril. Et d’avertir que son pays ne tolérerait pas que l’Iran parvienne au stade d’obtention d’une arme atomique, insistant lourdement sur « l’urgence à établir une ligne rouge ». Tous les diplomates et observateurs de la vie politique et stratégique internationale connaissent parfaitement la propension d’Israël – quelles que soient les orientations de ses gouvernements successifs – à assurer sa propre sécurité, notamment par voie militaire. En outre, le discours de Netanyahou s’appuie alors sur des précédents bien réels : le bombardement de la centrale irakienne d’Osirak en 1981 et celui du réacteur syrien de fabrication nord-coréenne en construction en 2007. A priori, la crédibilité de Netanyahou est alors totale, et sa menace de frapper préventivement à prendre très au sérieux.

Pourtant, les mois suivants, rien ne se produit, du moins rien de militaire. Sauf qu’à la Knesset, en mars 2013, le même dirigeant israélien menace derechef : l’été sera une limite au-delà de laquelle Israël ne tolérera plus le maintien du rythme d’enrichissement des centrifugeuses iraniennes. Curieusement, point de conflit au cours de l’été 2013… À l’Assemblée générale de l’ONU de septembre, le même Premier ministre tient un nouveau discours alarmiste – sans croquis cette fois – en laissant tout de même les 5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l’Allemagne) entamer un processus de négociations avec Téhéran limité à six mois. Lorsque celui-ci s’achève sans résultat et sur un constat d’échec, Tsahal ne frappe toujours pas. Et ainsi, de six mois en six mois et jusqu’à l’accord de principe d’avril 2015 – d’ailleurs dénoncé par l’inamovible Netanyahou –, ce dernier reporte l’exécution de ses menaces tout en continuant d’alarmer sur le risque de nucléarisation militaire iranienne.

De deux choses l’une : soit le chef du gouvernement israélien est un irresponsable prenant l’écrasante responsabilité au mieux de faire perdre à Israël sa précieuse crédibilité militaire par manque de moyens ou de volonté, au pire d’exposer son pays à une authentique menace nucléaire iranienne ; soit il adopte une posture. Dans ce second cas – nettement plus crédible –, la tactique serait de hausser le ton, en sachant de toute façon que les 5 + 1 n’accepteront pas la violation par l’Iran du Traité de non-prolifération de 1968, afin d’obtenir en définitive un avantage conventionnel : des chasseurs bombardiers F-35 américains, dernier cri de l’excellence aérienne dans le monde, en quantité supérieure et dans des délais plus courts que prévus. Quand on sait l’importance vitale que l’État juif accorde à l’aviation, perçue comme garante de sa survie, et la capacité authentique de Tsahal à endommager gravement les installations nucléaires iraniennes, l’hypothèse prend un certain relief… Après tout, en 1980, un autre Premier ministre nationaliste, Menahem Begin, avait lui aussi protesté fortement auprès de Jimmy Carter contre la vente par les États-Unis des avions radar Awacs à l’Arabie saoudite. Finalement, la vente avait bien eu lieu, les protestations s’étaient tues, et les premiers F-15 étaient parvenus en Israël…

À la fin des fins, les diplomaties les plus subtiles demeurent sans doute celles qui ne font pas appel aux porte-voix, objurgations définitives et autres injures publiques.

"Petites leçons de diplomatie - ruses et stratagèmes des grands de ce monde à l'usage de tous", de Frédéric Encel, publié aux éditions Autrement, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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